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«Dépouilles algériennes»(1) au Musée de l'Homme de Paris : Pour un processus de restitution approprié (1ère partie)

par Dr Mourad Betrouni

Préambule : Cette contribution s'adresse, en premier lieu, à la Communauté scientifique, dans ce sens où elle aborde les aspects éthique et déontologie de la conservation et de l'exploitation de restes humains au sein des institutions muséales et tout particulièrement le Musée de l'Homme de Paris et par extension les autres musées français dépositaires de restes humains. Elle est ensuite destinée aux décideurs politiques algérien et français, parties prenantes de la question des « dépouilles algériennes» identifiées au Musée de l'Homme de Paris, dans ce sens où elle leur fourni des éléments d'approche pour un processus de restitution approprié. Elle est, enfin, d'intérêt public, destinée à éclairer et sensibiliser l'opinion sur le sujet.

Les dimensions spirituelle et symbolique n'ont pas été abordées, ici, car renvoyant directement aux questions sur l'identité et la mémoire, de par la proximité culturelle du sujet et du caractère emblématique des personnages considérés, des symboles du mouvement d'émancipation et de la lutte pour l'indépendance. Une caractéristique qui dépasse le seuil d'une revendication communautaire pour se situer à l'échelle d'un peuple et d'une Nation, débordant ainsi les limites de la sphère éthique et déontologique.

Introduction

Aujourd'hui que l'affaire des «crânes de résistants algériens, maintenus dans la réserve des crânes du Musée de l'Homme de Paris revient au devant de l'actualité(2), nous nous sommes sentis interpellés, outre notre sentiment personnel sur le sujet, par certains de ses aspects, notamment d'ordre éthique et déontologique, et ceci en notre qualité de chercheur préhistorien, quelque peu familiarisé avec les objets lithiques et osseux (préhistoriques) (3). Nous avons jugé utile d'aborder ce sujet, en le limitant à la sphère scientifique pour apporter des éclairages qui pourraient, éventuellement, aider à la compréhension et surtout la maîtrise du sujet.

D'un point de vue méthodologique, nous avons pris comme point de départ de la réflexion, le contenu et la signification d'une conférence grand public, organisée le 23 janvier 2012 au Muséum national d'histoire naturelle de Paris, destinée à sensibiliser l'opinion sur l'intérêt scientifique des collections d'anthropologie physique du musée de l'Homme de Paris (4). Nous nous arrêterons un instant sur l'intéressante communication du Directeur des collections au Musée de l'Homme, Michel Giraud, sur le thème des « Collections utiles à la recherche scientifique actuelle », dans laquelle il a abordé la question du sacré, de l'interdit et de la science, en situant la position du Musée de l'Homme sur la question des collections de restes humains,

Dans un plaidoyer fondamentalement naturaliste, justifiant et légitimant l'intégrité et l'irréductibilité des collections naturelles, Michel Giraud énonce le principe selon lequel « toutes les espèces sont liées entre elles et ont un ancêtre commun » et que « les collections de restes humains représentent la diversité naturelle au même titre que toutes les autres collections », en déduisant, par voie de conséquence, que « les restes humains conservés dans les collections du Muséum sont représentatifs de l'humanité comme les autres collections sont représentatives de la diversité naturelle ».

Nous saisissons bien, ici, le sens et la portée de cet ordre phylogénétique des espèces, mais la démonstration ne s'arrête pas là, puisqu'il s'agit surtout de situer la limite qui sépare la sphère scientifique des sphères culturelle et politique, s'agissant des collections de restes humains. Il reconnaît, avoue t-il, la complexité et la difficulté pour fixer des limites aux collections du Musée de l'Homme, par le fait même de l'histoire particulière de ce musée. Il a le mérite, toutefois, d'avoir esquissé la position du musée sur cette question. «Ce qui est clair et ce qui est accepté par l'ensemble de l'humanité » disait-il « c'est l'individu ».

C'est sur la base de l'identification et la reconnaissance de l'individu que la restitution des restes humains devient possible. « On distingue » disait-il « d'une part, les personnes nommées qui ont une descendance ou bien une histoire individuelle documentée soutenant la revendication d'une communauté et, d'autre part, les restes humains anonymes, vus comme des spécimens de l'espèce humaine et utilisés en anthropologie pour comprendre la diversité de l'évolution ». Il admettra, dans le cas des personnes nommées, qu' « On a [le Musée de l'Homme] des restes nommés… on n'a pas à s'opposer, la demande est tout à fait légitime » et « De ce point de vue là, le Muséum trouve normal une demande de restitution de la part d'un des descendants ». Il précisera, cependant, que « la demande doit être transmise par l'Etat » et que « le droit de la famille prime tout, mais la demande doit être relayée par un gouvernement ».

En renvoyant, en définitive, la responsabilité à l'Etat, il quitte le territoire scientifique et toute la plaidoirie naturaliste pour se placer sur la temporalité politique : « Cette dimension de la politique » disait-il « nous, on l'admet, mais là encore la logique veut que ça corresponde à un individu ». Dans une formulation quelque peu hésitante, allusion implicite au cas « des crânes algériens», Michel Giraud souligne que « Telle personne qui a fait ceci et cela … ce qui touche à l'histoire coloniale… qui a fait çà à l'époque de la colonisation » qui « a défendu son pays etc. et donc c'est légitime que ses ancêtres ou son peuple revendique sa restitution ». « A ce moment là » conclut-il, « ce n'est pas nous scientifiques qui sommes concernés. Là c'est le geste politique d'un Etat à un autre Etat ».

Pour illustrer ses propos, il cite l'exemple de la restitution des têtes Maoris à la Nouvelle-Zélande : « Pour les têtes maoris c'est tout à fait normal que ce soit l'Etat qui a pris cette décision là [restitution] », en concluant, d'un ton assuré: « Donc… ceci ne nous concerne pas dans le débat. On est concerné parce-qu'on est dépositaires. Mais il ne faut pas nous demander de nous positionner sur une question autre que scientifique ».

Il est intéressant de suivre de bout en bout l'intervention de Michel Giraud, pour constater comment s'opère la translation de la sphère scientifique à la sphère politique : « Après, dès qu'on quitte l'individu, l'histoire individuelle documentée, les anonymes sont des spécimens d'histoire naturelle, comprendre de la diversité humaine. Notre limite on la met là et pour tout le reste on le renvoie à l'Etat et au politique ».

A propos de « l'individu », justement, élément essentiel de l'équation sur la restitution, nous savons bien qu'aucune des têtes Maoris restituées à la Nouvelle-Zélande, n'a été identifiée, elles sont toutes anonymes et leur restitution a été fondée sur un principe éthique celui de la pratique du commerce douteux dont elles ont fait l'objet au XIXe siècle. D'autres têtes Maoris anonymes et d'autres restes de populations aborigènes demeurent toujours « claustrées » dans les réserves du Musée de l'Homme, qu'elles soient réclamées ou non. L'argumentaire de l'« individuation » ne tient plus de bout dans ce cas.

Michel Giraud finira par confondre les sphères scientifique, culturelle et politique en livrant le fond de sa pensée: « Moi je suis profondément et foncièrement républicain, fonctionnaire de la République. A partir du moment où la représentation parlementaire prenne la décision. On la met en œuvre et on n'a rien à dire, on n'a pas à revendiquer quoi que ce soit. Parce que là aussi, si je revendique que la sphère scientifique, dans laquelle je suis, ne soit pas perturbée par une sphère culturelle, je n'ai pas moi à perturber la sphère politique ».

De l'identité et du statut des « dépouilles algériennes » du Musée de l'Homme de Paris

Après cette longue introduction, préalable nécessaire à notre réflexion sur la dimension éthique et déontologique, il est utile de porter, aussitôt, l'attention sur cette instance compétente et habilitée, qu'on appelle communément le comité d'éthique du musée, celui qui, seul, détermine et statue sur ce qui est utilisable, exploitable et montrable et ce qui ne l'est pas ou ne l'est plus et ceci, non pas en référence au caractéristiques « spécifiques » du musée, mais à la lumière de la législation française et européenne et des conventions et chartes internationales, en matière de bioéthique et de droits humains notamment.

 Pour accéder à cet espace de réflexion éthico-déontologique, il est également préconisé de consulter attentivement un Rapport établi en 2008 par le Comité [Français] Consultatif National d'Ethique (CCNE), intitulé « Avis n°11 du Comité Consultatif National d'Ethique (CCNE) pour les Sciences de la Vie et de la Santé sur « les problèmes éthiques posés par l'utilisation des cadavres à des fins de conservation ou d'exposition muséale ». Dans ce Rapport, rendu public, est exprimé un avis d'ordre général, qui « s'interroge plus largement sur l'utilisation du corps des personnes après leur mort à des fins de conservation ou d'exposition muséale. Que peut-on se permettre et que doit-on s'interdire de faire avec des cadavres ou des éléments du corps après la mort des personnes ? Nous ne savons pas dans quelle mesure et dans quelles proportions, le comité d'éthique du Musée de l'Homme de Paris s'est conformé à cet avis qui, bien évidemment, outrepasse la sémantique phylogénétique, pour se placer sur le paradigme du « respect de la dignité de la personne humaine ».

 Ce Rapport avait distingué, explicitement, deux types d'usage posthume des êtres humains à des fins d'exposition ou de conservation muséale : « d'une part, se pose la question de l'usage actuel de cadavres dans diverses salles d'exposition ; d'autre part, celle du devenir des collections de vestiges humains au sein des musées, dans un contexte international où ces corps sont parfois réclamés pour inhumation par leurs peuples d'origine ». Dans ce même ordre d'idées, un autre Rapport, établi par l'Assemblée nationale française, sur la révision des lois de bioéthique avait considéré que « la bioéthique ne saurait être définie comme étant seulement l'éthique du vivant. Elle implique aussi de définir ce que les vivants doivent s'interdire de faire avec les corps des morts, ces dépouilles qui portent la mémoire du défunt ».

A suivre...

Renvois :

(1) Nous employons ici, le mot « dépouille » pour désigner une personne morte, dans le sens de cadavre, par opposition à vivante. Les termes « crânes », « têtes » ou « restes » ne couvrant pas la dimension personnelle et individuelle, renvoient à des parties, des éléments qui, par essence, sont partiels et fragmentaires. Par « dépouilles algériennes » s'entend la relation établie entre des personnes mortes (algériennes) est un territoire géographique (l'Algérie). A l'origine, ces restes osseux étaient désignés par une terminologie consacrée, du genre « rebelles algériens », « chefs de tribus », « indigènes musulmans »… Il serait intéressant de situer le moment ou une requalification a été opérée – pourquoi et par qui - introduisant les termes de « résistants » et de héros » algériens ?

(2) En 2012, lors d'une rencontre-débat du quotidien «Algérie-News, sur la restitution des restes humains algériens, l'ambassadeur de France en Algérie, Xavier Driencourt avait déclaré que «La restitution des crânes est un sujet très sensible» et que si les crânes et autres restes mortuaires d'étrangers conservés dans des musées de France devaient être restitués cela ouvrirait la voie à la «réclamation de la Joconde ou l'obélisque de la Place de la Concorde (Paris)», par exemple ». (APS lundi 6 février 2012).

(3) Chercheur à l'ex. Centre de recherches préhistoriques, anthropologiques et ethnographiques (C.R.A.P.E) puis au Centre de recherches préhistoriques, anthropologique et historiques (CNRPAH). Le sujet que nous avons voulu abordé, ici, est observé sous l'épistèmê de l'archéologie de la mort, de l'anthropologie et du traitement de restes humains (non enterrés), dans le cadre de pratiques mortuaires et funéraires particulières, notamment le processus de décapitation, comme pratique ritualisée, qui a participé, dans le cas précis de l'Algérie, de la construction d'un ordre scientifique et d'une représentation sociale fondés sur une hiérarchisation raciale qui légitimait et autorisait la deshumanisation du corps de l'autre, considéré inférieur, sa mort physique doublée de sa mort symbolique, suivant un rituel de mise en pièces du mort et tout singulièrement l'amputation de la tête pour néantiser l'identité de l'individu. La « mise en boite » et la conservation des « crânes algériens » dans les réserves ostéologiques du Musée de l'Homme, ne pourrait se comprendre autrement que par ce besoin « scientifique » de prolongement du même rituel, dans ce sens où par l'acte de patrimonialisation des « restes osseux » et donc de leur inaliénabilité, s'étend une ratification et un acquiescement à un ordre scientifique, social et donc politique non encore accompli.

(4) Le nouveau Musée de l'Homme de Paris, abrité dans le Palais de Chaillot a été inauguré le 15 octobre 2015. Il conserve la même configuration de musée-laboratoire, avec un parcours permanent de découverte interactive, des expositions temporaires, deux départements scientifiques « Préhistoire et Hommes » et « Nature et Sociétés » et une Bibliothèques de recherche. Les anciennes collections ethnographies du Musée ayant été transférées au musée de Quai Branly.