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Chroniques de Novembre, de la Pointe Pescade à Ouled Moussa des Aurès

par Farouk Zahi

La genèse : « Le déclenchement de la lutte armée a été l'aboutissement d'une longue évolution du mouvement national avec ses avancées et ses échecs. Il est aussi la continuité de la décision prise par nos pères qui ont préféré la liberté à l'esclavage. Des hommes, dont plusieurs sont peu connus par la génération post-indépendance, ont ouvert par leurs actions et leur parcours révolutionnaire, la voie à la Révolution du 1er Novembre 1954.

L'histoire retient que le passage à la lutte armée tant attendu, n'a été décidé, que lors de la réunion des «22» militants de l'OS, le 25 juin 1954, à Clos-Salembier (El Madania, Alger), ou l'ordre du jour était «le déclenchement de la guerre de libération nationale». Le groupe des «22» va désigner une direction composée des «Six» responsables de l'Organisation spéciale (OS) qui sont : Mohamed Boudiaf, Mustapha Ben Boulaïd, Mourad Didouche, Larbi Ben M'hidi, Rabah Bitat, Belkacem Krim.

La réunion des «Six» historiques, a été conçue et s'est déroulée le 23 octobre 1954 à Pointe-Pescade, actuellement Raïs Hamidou, dans la proche banlieue d'Alger, plus précisément sise 24 rue Comte Guillot, actuellement, avenue Bachir Bedidi. à ces six s'ajoute le septième acteur de cette réunion secrète qui est le regretté Mourad Boukechoura chez lequel les «Six» se sont réunis et ont décidé du déclenchement de la Révolution du 1er Novembre 1954, soit une semaine après, dans le secret absolu de la clandestinité. » (El Moudjahid du 1/11/2012.)

Vallée des Ouled Moussa

A une encablure d'Ichmoul, commune montagneuse des Aurès, on descend dans la large vallée par son versant nord pelé et rocailleux des Ouled Moussa. Son versant opposé est boisé. Au milieu des quelques maisonnettes en pierre nue, qui se confondent presque avec la roche, une sorte de bâtiment administratif jouxte l'esplanade de l'ancienne stèle. Celle-ci apparemment en bronze, est conçue sous la forme d'une fusée à trois ailerons sur sa rampe de lancement. L'idée généreuse des concepteurs suggère probablement la symbolique du déclenchement de la révolution le 1er Novembre 1954. Du côté droit et à quelque deux cents mètres, la nouvelle stèle est érigée au-dessus d'un forum auquel on accède par un large escalier fait de pierre de sable. L'esplanade ceinte d'une muraille est centrée par un immense obélisque carré en forme de 1, il est clair qu'il s'agit du jour rappelant au colonisateur sa fête de tous les saints (La Toussaint rouge). Mon compagnon aborde le vieux gardien en langue chaouie, celui-ci, très affable, se faisait un plaisir en nous présentant les lieux. Il nous présente l'immense fresque portant les noms des six chefs historiques de la région, dont Si Mostefa Benboulaïd. Les noms de tous les martyrs des Ouled Moussa et d'ailleurs, sont gravés et consignés par année, de 1954 à mars 1962. Le froid glacial et la voix du gardien sont les seules choses perçues sur le moment, l'imaginaire gambade sur cette contrée moins désolée et inhospitalière qu'il y a plus d'un demi-siècle. Se pouvait-il qu'un lieu-dit, perdu dans l'immensité du massif saharien, ait servi de berceau à l'une des plus grandes révolutions du XXème siècle ? L'orateur montre du doigt une vieille masure au-delà de l'oued sur le piémont opposé : « C'est là qu'on entreposait les premières armes de la future lutte ». Ce sanctuaire historique devrait être érigé en haut lieu de pèlerinage pour que les générations d'après-Novembre s'en souviennent. Quelles ont été les motivations de ces hommes mythiques qui, à un moment de leur vie, ont abandonné tous les attraits, mêmes matériels, pour certains d'entre eux ? Si Chihani, lettré dans les deux langues, pouvait se fondre dans la masse et couler des jours heureux. Il était le premier initiateur du commissariat politique qui devait encadrer la population au cours de son long combat contre l'occupant. Que dire de ces Abbès Laghrour et Mostefa Boucetta, des hommes trempés de dignité qui ont fait le serment de laver par leur sang l'honneur de leur nation. Existe-il encore ce genre d'hommes ?

Le silence assourdissant des lieux fait battre les tempes. A-t-on le droit de faire parjure au serment de ces humbles seigneurs qui, en dépit de la surpuissance de l'ennemi, ont juré sa perte au prix de leur propre perte. Si Mostefa n'est-il pas mort à l'orée du déclenchement de la lutte armée ? Notre vieux gardien, né en 1937, année de la création du PPA, quoique fier de sa révolution, nous dit en guise d'adieu ceci : « Dites là-bas, que le colonialisme n'est pas tout à fait parti et que l'indépendance n'est pas tout à fait là ! ». Nous quittons le lieu, un long silence pesant s'installe entre mon compagnon et moi. Nous devions penser la même chose, en ce qui me concerne aurais-je pris le sentier du maquis au moment venu ? Et si j'étais en âge de le faire, aurais-je pu ? On ne saurait le dire et ce n'est pas évident ! L'agglomération d'Arris est vite traversée, il n'y a pas de grands changements au regard des besoins de cette population, dont toute la nation devrait lui être redevable pour avoir enfanté des hommes de l'envergure de Si Mostefa. L'état de ses routes mérite un peu plus de volonté d'investissement. Le tunnel de Tighanimine qui enjambe la route de Biskra à quelques kilomètres d'Arris, est probablement le seul ouvrage qui a préexisté avant le déclenchement des hostilités d'alors. Sa charge historique est saisissante pour l'initié. Le périple s'achève au pied de la stèle commémorative de l'attaque de l'autocar Halimi venant de Biskra où le caïd de M'chounèch et le couple d'instituteurs Guy Morrinot devait périr. Cette première manifestation du groupe de «fellaghas» a été diversement commentée et appréciée par les uns et les autres. Pour revenir à la stèle elle-même, l'épitaphe portant un verset du Coran semble être incongrue du fait qu'aucun martyr ne soit tombé ce jour-là, en ce concerne la symbolique qu'elle devait renvoyer, le concepteur a certainement failli. Juste sur la paroi rocheuse à droite de l'édifice, un esprit étroit a couvert d'une couche de peinture verte, une inscription qu'on dit d'origine romaine.

Danielle Michel Chich v/s Zohra Drif

Les vieux démons de «l'Algérie de Papa» semblent toujours hanter les esprits de certains intellectuels français, puisque cinquante après «La déchirure», tel était le titre du documentaire écrit par Benjamin Stora et réalisé par Gabriel Le Bomin qui a servi de trame au débat sur la Guerre d'Algérie, initié par France 2, la chaîne de télévision publique, on continue de dénier aux «terroristes» leur qualité de combattants de la liberté. Les contempteurs de notre Guerre de libération nous opposent souvent l'histoire de la petite Danielle, pied noire juive âgée de cinq ans au moment des faits (30 septembre 1956) et victime d'un attentat à la bombe déposée au Milk Bar dans un sac de plage par une poseuse de bombes. A l'âge de raison, Danielle Michel Chich interpelle Zohra Drif (la poseuse de bombes) plus d'un demi-siècle après, par un livre intitulé « Lettre à Zohra D. ». Il faut reconnaître cependant à cette auteure, l'honnêteté intellectuelle qu'elle a manifestée lors du débat télévisé sur la violence et qui a consisté à dire « Il faut reconnaître que la série d'attentats contre les Européens a été inaugurée par l'attentat meurtrier de la Casbah perpétré par des radicaux français (1)». Quant au reste, il n'y pas lieu de monter cette banale affaire en épingle, car le jour où se trouvait par hasard cette petite juive de modeste extraction au Milk Bar, de petits algériens subissaient dans leurs douars, le pilonnage d'une artillerie ou d'une aviation aveugles et ne se sont jamais trompés d'endroit. M. J.J Jordi, estime enfin, que pour amender un tant soi peu ce déchirement, si la France doit reconnaître les méfaits du colonialisme, elle ne doit nullement s'en excuser…merci du peu M. l'historien !

Ce conflit sanglant qui traîne encore ses relents haineux, n'a été qualifié par l'Assemblée nationale française que le 10 juin 1999, soit 37 ans après son terme. Dans une ultime déclaration, ce jour là, un député annonçait: «Elle, (la guerre) n'a pas mis fin, seulement, à 130 ans de colonisation, mais elle fut aussi, à bien des égards, une déchirure». La France fera-elle, un jour, amende honorable comme l'a fait avec elle l'Allemagne au bout de 3 conflits armés ? Rien n'est moins sur, en regard des récentes tentatives de stigmatisation induites par l'affaire du tueur de Toulouse plus connue sous le sceau : Affaire Merah parceque le tueur était d'origine algérienne.

Qui se souvient de la grève des huit jours ?

Hélas, peu de gens ! Même ceux qui ont vécu l'événement, se souviennent à peine de sa date, encore moins de son contexte. Seulement quelques acteurs encore vivants ou de rares chercheurs tentent de faire sortir cette séquence historique de la pénombre mémorielle.

S'il est vrai que si l'occasion n'est jamais occultée par les médias, elle est toutefois comme ces banderoles passives qui rappellent des dates nationales l'espace d'un matin. Mohamed Ghafir alias Moh Clichy, est de ceux qui œuvrent encore, pour la reconnaissance des luttes des ainés par les nouvelles générations. Il n'excepte aucune partie de la population, qu'elle soit de la capitale, du pays profond ou celle de l'émigration. Le mot d'ordre colonial était le même ou à une nuance près.

Quand le général Massu, dans sa Bataille d'Alger, intitulait sa macabre opération : « crevettes » qui consistait à jeter à la mer des dizaines d'Algériens, Papon, le préfet de police de Paris, en fidèle émule, appelait la sienne : « Poissons pourris ». Cela se passait en octobre 1961 lors du massacre que cet ancien collaborateur nazi aimait à appeler : La Bataille de Paris. En fait, les étapes où l'on impliquait la population, ne sont nullement le fruit du hasard, mais une stratégie politique de haute main, que les dirigeants du FLN voulaient imprimer à la Révolution.

Ben Youcef Benkhedda, membre du Comité de coordination et d'exécution (CEE), composé en outre de Larbi Ben M'hidi, Abane Ramdane, Krim Belkacem et Saad Dahlab, en dit ceci : « En d'autres termes, il fallait internationaliser l'affaire algérienne de manière à amener les autres nations à s'y immiscer et à forcer la France à faire droit aux revendications du FLN. La tenue prochaine de la XIème session de l'Assemblée générale de l'ONU, prévue pour décembre 1956, nous semblait offrir une excellente opportunité pour réitérer les exigences de notre Révolution et, cette fois, en les confortant par une démonstration populaire d'envergure, dépassant les frontières mêmes du pays. Un triple effet était recherché:

Crédibiliser la démarche du groupe des Etats arabo-asiatiques au moment où il introduirait sa demande de réinscription du problème algérien à l'ordre du jour de l'Assemblée générale des Nations Unies;

Convaincre l'opinion internationale que le FLN conduisait une véritable guerre de libération, et réduire à néant l'argumentation fallacieuse de l'ennemi selon laquelle l'Algérie est «partie intégrante de la République française»;

Affirmer avec force la représentativité du FLN, et sa qualité d'interlocuteur exclusif en cas de négociations.

Au niveau national et international, de tels objectifs révélaient leur nature stratégique exceptionnelle. Restait à dégager le vecteur capable de les inscrire dans une projection à la mesure de nos attentes. Le principe d'une grève qui sorte de l'ordinaire et qui, par son empreinte profonde, marquerait de façon décisive le cours des évènements, fut donc retenu sans difficulté.

C'est dans ces conditions que le CCE prit la décision d'organiser une grève dont il fixa la durée à huit jours, décision prise au cours de la première décade de novembre 1956. (Benyoucef Benkhedda)

Mohamed Ghafir, acteur de premier plan au cours de cette grève qui a touché l'émigration, principalement, en France se référant à Mohamed Lebdjaoui dans son livre « Bataille d'Alger ou Bataille d'Algérie ? » rapporte dans son témoignage : « Mohamed Lebdjaoui et Mohamed Salah Louanchi, membres tous deux, du Conseil national de la révolution algérienne (CNRA) issu du Congrès de la Soummam du 20 aout 1956, se sont rendus en France au début janvier 1957 sur décision du Comité de Coordination et d'Exécution (C.C.E) avec pour mission de renforcer le Comité Fédéral dont plusieurs membres ont été arrêtés par la police française.

Abane Ramdane leur donne des instructions pour préparer l'émigration algérienne à la grève des 8 jours prévue du 28 janvier au 4 février 1957. Cette grève sera, la première bataille politique décidée par le C.C.E menée en Algérie et en France. L'émigration, structurée au sein de la Fédération FLN de France, va jouer un rôle important par cette action qui va provoquer la paralysie de l'industrie et de toutes les activités économiques françaises ; ce qui permettra de sensibiliser l'opinion française et internationale sur la guerre menée par le colonialisme français contre le peuple algérien mobilisé derrière le FLN. ».

(1) Les plus radicaux des militants de l'Algérie française, s'organisent en groupuscules paramilitaires sous la direction d'André Achiary, ex-officier du SDECE qui fut sous-préfet dans le Constantinois au moment des massacres de Sétif (1945). Avec les membres de l'Union française nord-africaine, créée par Robert Martel, Achiary monte l'attentat de la rue de Thèbes, dans la Casbah d'Alger, dans la nuit du 10 août 1956 qui fait 16 morts et 57 blessés et marque un tournant dans la guerre d'Algérie.(source: wikipédia).

Le 24 novembre 2016