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Le Parti communiste algérien et la question nationale (1ère Partie)

par Omar Merzoug*

Le Parti communiste algérien a-t-il joué le rôle émancipateur que ses plus anciennes figures de proue, Bachir Hadj Ali, Larbi Bouhali, Henri Alleg et William Sportisse, lui attribuent au sein du mouvement national ?

C es derniers n'auraient-ils pas travesti les faits afin de donner du P.C.A. une image révolutionnaire, passant sous silences certaines vérités embarrassantes que l'histoire met au passif de leur organisation ? N'auraient-ils pas en un mot pris de trop grandes libertés dans leur recension des événements et tenté, après-coup, de réécrire l'histoire de leur parti en le montrant plus engagé qu'il ne l'a été dans le combat libérateur ? Il m'a semblé faire œuvre utile, en puisant à des sources diverses, que j'indiquerai chemin faisant et qui toutes présentent les garanties du sérieux et de la rigueur, de préciser pour le lecteur algérien d'aujourd'hui quelles ont été les positions des communistes algériens, qu'ils soient de souche arabe, berbère ou européenne, à l'égard du mouvement national algérien dont la frange la plus révolutionnaire était incarnée par Messali Hadj et le P.P.A., devenu le M.T.L.D.

Afin d'éviter de prêter le flanc à une critique idéologique, partons de réalités bien attestées. Il est notoire, et nul ne se risquera à le démentir, qu'aucun des dirigeants du Parti communiste algérien n'a participé, de près ou de loin, au déclenchement de la révolution de novembre 1954. « Nous ne connaissions pas la date fixée pour l'insurrection1 » confirme Henri Alleg. Certes, on pourrait toujours rétorquer que les dirigeants des autres partis politiques nationalistes n'étaient pas davantage au courant. Mais ce ne serait pas juste, car des pourparlers eurent lieu entre ceux que Mohammed Harbi nomme « les activistes », les anciens de l'OS., et les autres composantes du mouvement national, « messalistes » et « centralistes ». Mostefa Ben Boulaïd et Krim Belkacem ont gardé des liens respectivement avec les centralistes et les messalistes.

Les propos tenus par Henri Alleg en sont une indication suffisamment crédible. : « Un soir, au sortir d'une réunion, je revenais avec Lahouel Hocine, l'un des secrétaires du M.T.L.D., avec qui j'entretenais des rapports de sympathie. Avant de nous séparer comme je lui proposais une nouvelle rencontre de travail pour le mois de novembre, il me fit une réponse évasive qui m'intrigua : ‘Novembre, je ne sais pas... D'ici-là il peut se passer tellement de choses'. J'appris par la suite qu'il avait rejoint Le Caire peu de temps après cette dernière conversation que nous avions eue ensemble ». C'est assez dire que la méfiance entre nationalistes et communistes était grande. Les nationalistes se souvenaient des positions du P.C.A en mai 1945 où ces derniers, dans leur presse notamment, assimilaient les nationalistes à des fascistes2 et demandaient qu'ils soient châtiés en conséquence.

Amar Ouzegane, ancien cadre dirigeant du P.C.A. et futur ministre de l'Algérie indépendante, écrivait : « En réalité, les relations entre communistes et nationalistes étaient exécrables surtout après les positions prises par les communistes en mai 1945 ». Comme le confirme, Charles-Robert Ageron le Parti communiste « demeura pour le peuple algérien un parti étranger, non un parti « frère », comme pouvaient l'être les partis nationalistes du monde arabo-musulman3 ». Peu d'Algériens seront tentés par l'idéal communiste, surtout celui représenté par un parti dont les pratiques staliniennes étaient celles de sa tutelle française, le P.C.F. Car le Parti communiste était composé d'un nombre plus élevé de militants européens. Et ceux-ci faisaient plus pencher la balance en leur faveur 4.

Le Parti communiste algérien faisait plus écho aux préoccupations et aux idées des Européens qu'à ceux de la masse musulmane. Larbi Bouhali, secrétaire général du P.C.A, a eu, en 1948, l'honnêteté de le reconnaître: « Nos cadres sont insuffisamment liées aux masses et plus particulièrement aux masses musulmanes ». En 1956, rien n'avait changé, la Plate-forme de la Soummam en prend acte : « La direction communiste, bureaucratique, sans aucun contact avec le peuple, n'a pas été capable d'analyser correctement la situation révolutionnaire. C'est pourquoi elle a condamné le « terrorisme » et ordonné, dès les premiers mois de l'insurrection, aux militants des Aurès, venus à Alger chercher des directives, de ne pas prendre les armes ».

Le parti communiste recrutait ses militants dans la classe ouvrière et la petite bourgeoisie urbaines européennes. Car, à ses yeux, la paysannerie n'avait pas d'appétence pour la révolution. Dans ces conditions, prétendre avoir été des agents de la liberté et de l'indépendance au sein du mouvement national algérien, n'est-ce pas dénaturer les faits ? Et comment dans ces conditions le P.C.A. aurait-il pu jouer un rôle décisif dans la formation et les progrès du mouvement national algérien ?

En mai 1945, les masses algériennes, conscientisées et galvanisées par les mots d'ordre nationalistes, manifestent leur volonté de liberté. On connaît le résultat, des milliers de morts côté algérien, résultat d'une sauvagerie dans la répression digne des pires régimes fascistes. Or, quelle fut la position du P.C.A. au lendemain de ces journées de mai ? A cette époque, les communistes commirent une « faute, pire que le crime », comme l'écrit Mohammed Lebjaoui5. Pour la direction communiste, le soulèvement de mai 1945 est une « provocation », hitlérienne et fasciste et les militants communistes appelèrent à la réprimer avec la vigueur nécessaire.

Certains participèrent même à la répression, secondant les milices coloniales. Le 17 mai 1945, Amar Ouzegane publia un texte où au nom du P.C.A., il s'insurgeait contre un complot ourdi par les « agents hitlériens du PPA, du PPF (Ndlr : parti fasciste fondé par Jacques Doriot, alors fortement implanté en Algérie) et d'autres agents camouflés dans des organisations qui se prétendent démocratiques » et qui se servent de « la complicité des seigneurs fascistes de la colonisation, -Abbo, Borgeaud, Serda-, des féodaux musulmans –Bengana, Belkacem, Ourabah-, et de hauts fonctionnaires vichyssois maintenus dans l'Administration , dans la Police et dans l'Armée »

Les hommes qui ont manifesté le 8 mai 1945 en brandissant des mots d'ordre indépendantistes sont aux yeux des communistes du P.C.A. « des hommes à la solde de l'ennemi (hitlérien) qui ont fait couler le sang innocent » et « la provocation vient du PPA qui prend ses mots d'ordre à Berlin chez Hitler….Le P.P.A., développant dans les trois départements les mots d'ordre de l'indépendance de l'Algérie, de création de maquis algériens, en semant la haine entre Algériens, en organisant les troubles, est le Parti qui applique en Algérie les mots d'ordre que donnent les hitlériens à la radio nazie.. » .

Enfin, l'appel qui s'adresse aux Musulmans : « La propagande du P.P.A., c'est la propagande de l'ennemi ; chassez de partout ses provocateurs »

Au lendemain du 8 mai 45, Dans le journal Liberté, les communistes du P.C.A. déclarent que « les instruments criminels, ce sont les chefs PPA, tels Messali et les mouchards camouflés dans les organisations se prétendant nationalistes qui, lorsque la France était sous domination fasciste n'avaient rien dit et rien fait et qui maintenant, réclament « l'indépendance » au moment où la France se libère des forces fascistes et marche vers une démocratie toujours plus large » (17 mai 1945). Positions qui firent écrire à Ahmed Mahsas : « Du point de vue révolutionnaire, la position du P.C.F. et du P.C.A. apparaît brutalement colonialiste, antinationale. Elle est à l'opposé non seulement de toute révolution, mais aussi de la simple lutte de libération nationale. Au nom du marxisme-léninisme, les communistes se solidarisaient officiellement avec la politique répressive de l'impérialisme français. Cette aberrante solidarité les amenait à réclamer l'assassinat des dirigeants du mouvement national au moment où le peuple algérien engageait le plus grand combat de sa libération nationale ». Si l'on en croit les nationalistes du MTLD, les communistes allaient à contre-courant du mouvement historique. Ce fort paradoxe pour un mouvement qui prétendait, grâce à la dialectique marxiste, détenir les clefs de l'histoire, en déchiffrer le cours et en exprimer la substance mériterait à lui seul une étude.

Ces positions du P.C.A. se trouvent subalternées à celles du P.C.F. car le P.C.A. ne s'est jamais affranchi de la tutelle du P.C.F6. Pour le constater, il importe de se référer aux déclarations de la presse communiste française de l'époque et de la manière dont elle rend compte des massacres de grande ampleur de mai 1945. L'organe du PC français fait état de provocations d'agents hitlériens stipendiés par Berlin. « Il faut de suite châtier impitoyablement et rapidement les organisateurs de la révolte et les hommes de main qui ont dirigé l'émeute » Le 19 mai, L'Humanité réclame d'exemplaires châtiments à l'encontre des « provocateurs » : « Ce qu'il faut, c'est punir comme ils le méritent les tueurs hitlériens ayant participé aux événements du 8 mai et les chefs pseudo-nationalistes qui ont sciemment essayé de tromper les masses musulmanes. ». Des délégués du P.C.A, accompagnés par deux représentants du P.C.F., Henri Neveu et Victor Joannès, sont reçus à leur demande par le chef de cabinet du Gouverneur général d'Alger. L'entretien a pour objet « les provocations des agents hitlériens du PPA et du PPF et d'autres agents camouflés dans les organisations qui se prétendent démocratiques, au service de l'impérialisme ». Dans son analyse des événements, le comité central du PC français note que les troubles, ayant eu lieu à Sétif, attestent que « les provocations des 100 seigneurs de la terre, des mines et de la banque, disposant d'agents directs ou inconscients dans certains milieux musulmans qui se prétendent nationalistes, ont pu être déjouées partout où le PC algérien possède des organisations puissantes.

Le PC algérien remplit ainsi sa grande tâche de rassembler les populations algériennes sans distinction de race ni de religion dans la lutte contre les traîtres et les diviseurs et dans une alliance étroite avec le peuple de France contre l'ennemi commun, le fascisme. »

Les mêmes attitudes, favorisant le passéisme et l'attentisme, se font jour au lendemain du 1er novembre 1954. : « Contrairement à ceux qui tentent de falsifier l'histoire, écrit Henri Alleg, il n'y eut pas chez les communistes, -aussi bien algériens que français - la moindre hésitation à prendre position sur le fond, en dépit du fait que les origines et les forces réelles d'un certain Front de libération nationale, qui revendiquait la responsabilité des actions menées, restaient encore inconnues7 ». Hélas pour Henri Alleg, les faits sont têtus et nombreuses les traces et les témoins des coupables atermoiements communistes. Quelques jours après la « Toussaint rouge », le Bureau politique du P.C.F. prend publiquement position dans un communiqué : « Fidèle à l'enseignement de Lénine, le Parti communiste français qui ne saurait approuver le recours à des actes individuels susceptibles de faire le jeu des pires colonialistes, même s'ils n'étaient pas fomentés par eux, assure le peuple algérien de la solidarité de la classe ouvrière française dans sa lutte de masse contre la répression et pour la défense de ses droits »8. En clair, le Parti communiste français refuse aux révolutionnaires algériens, insurgés contre le régime colonial, le droit de conquérir par les armes leur liberté. Dans son sillage, le Parti communiste algérien a eu tendance à assimiler les actions « terroristes » du 1er novembre à de l'aventurisme. L'activisme du F.L.N. naissant était jugé parfaitement irresponsable. En outre, on voit en outre transparaître dans la phrase d'Alleg citée plus haut la défiance des communistes à l'égard des nationalistes.

Or le parti communiste n'a pas une dilection particulière pour les formations politiques qui échappent à son contrôle et il est porté instinctivement à s'en méfier, d'autant que les communistes ont tendance à penser que le problème algérien relève de la politique intérieure française. Quant à la solidarité de la classe ouvrière française, on ne peut mieux en mesurer la valeur que par les propos d'un dirigeant communiste français, Laurent Casanova qui, dans un entretien avec Francis Jeanson, déclare que les nationalistes algériens « auraient beaucoup de critiques à formuler sur l'attitude passée du P.C.F. et de la classe ouvrière française, si longue à se mettre en marche ». Au 30 mai 1958, date de cet entretien, soit près de quatre ans après le début de la guerre de libération nationale, la classe ouvrière française n'avait pas montré une solidarité digne d'être signalée à l'endroit du combat libérateur mené par le F.L.N..

Bien plus, Laurent Casanova confie à Jeanson que le P.C.F. est obligé de ménager certaine frange de sa clientèle : « La classe ouvrière comprend des éléments avancés-le PC regroupe l'avant-garde-, mais il faut tenir compte des éléments retardataires, nationalistes, voire racistes 9». Autrement dit, au lieu de jouer le rôle d'avant-garde dont il s'enorgueillit, le P.C.F. fut à la traîne d'un électorat réactionnaire qui, autrefois, votait communiste et qui s'est rallié, dans les années 1990, au Front national.

En 1955, le F.L.N. qui prétend au monopole de la représentation nationale prend contact avec le P.C.A. pour lui signifier qu'il ne saurait continuer à exister en tant qu'organisation autonome. Rien n'est plus instructif que les échanges qui eurent lieu entre Ben Youssef Ben Khedda et Sadek Hadjeres. L'Affaire Maillot10 avait accolé au P.C.A. une réputation de résistance que le F.L.N. jugeait imméritée, d'autant que la presse coloniale avait fait ses « choux gras » de l'événement. Les dirigeants du F.L.N. sautèrent sur l'occasion pour clarifier les choses avec leurs homologues communistes. Après avoir obtenu le ralliement des Ouléma, de Ferhat Abbas et de l'UDMA, les nationalistes comptaient en faire autant avec les communistes.

A Suivre

Notes

1- Henri Alleg, Mé moire algérienne, Stock, Paris, 2005

2- Boualem Khalfa, Henri Alleg et Abdelhamid Benzine

le reconnaissent certes mais en mettant iné lé gamment en cause Amar Ouzegane: « C 'est ce dernier, écrivent-ils,qui a alimenté avec le plus d'agressivité la polémique à l'égard des dirigeants du PPA, qualifié sd ' ‘hitlé riens '. » . Sauf qu' Amar Ouzegane n'exprimait pas son opinion personnelle. Son propos engageait le parti dont il é tait le premier Secré taire. In « La grande aventure d'Alger Républicain »

(El Ijtihad éd. S.d)

3- Charles-Robert Ageron, L'Algérie algérienne de Napoléon III à de Gaulle, Sindbad, Paris, 1980.

4- «Ils (les communistes) sous-estimaient gravement-et devaient le payer très cher-la puissance de la revendication nationale algérienne. La composition du parti restée en majorité européenne (renforcée encore par un courant de nouvelles adhésions dans les années 1943 avant qu'elle ne s'inverse en faveur des Arabo-Berbères), la présence à Alger de nombreux cadres du PCF et la pression qu'ils exerçaient accentuaient une tendance à gommer «provisoirement », pour des raisons tactiques, la revendication fondamentale de l'indé pendance pourtant inscrite dans son programme» Henri Alleg, Mémoire algérienne, op.cit

6- « La sujetion au P.C.F a pris le caractère d'un béni-oui-ouisme avec le silence qui a suivi le vote des pouvoirs spéciaux », La Plate-forme de la Soummam sous le titre « le communisme absent ? ».

7-H. Alleg, in Mémoire algérienne, op.cit

8- Communiqué du Bureau Politique du P.C.F

en novembre 1954

9- Compte rendu de l'entretien publié dans les annexes du livre de Hervé Hamon et Patrick Rotman, « Les porteurs de valises » , Albin Michel, Paris, 1979

10- L'aspirant Henri Maillot, militant communiste, avait déserté, le 4 avril 1956, en emportant un camion d'armes et de munitions dans la ré gion d'Orléanville où le P.C.A. avait créé un « maquis rouge »

*Docteur en philosophie (Paris-IV Sorbonne)