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Grèce/UE : querelle de chiffres

par Pierre Morville

Les démonstrations chiffrées, fortes de leur apparente rigueur, se révèlent souvent partielles, parfois trompeuses.

« Les Grecs nous doivent du fric ! ». La semaine dernière, les propositions des instances européennes, entendre «les impératifs de Berlin», étaient les «dernières ouvertures possibles» : ou Athènes acceptait sa nouvelle «cure de minceur», un mot poli pour «disette», ou alors, les Grecs se tiraient vite fait, bien fait de l'Europe. Basta !

Alexis Tsipras, jeune 1er ministre mais politique madré, est un nouvel Ulysse ! Le rusé a eu le culot de demander son opinion au peuple grec. « Cela ne se fait pas ! C'est populiste ! Le peuple n'y comprend rien ! » ont tempêté les eurocrates, stupéfaits. Mais il est difficile pour ces derniers de contester l'opinion d'un petit peuple, même si ses citoyens ne connaissent pas grand-chose aux Grandes Lois sacrées des Tables économiques européennes. Les instances européennes, qui appelaient de toutes leurs forces à voter « Oui », ont donc dû prendre acte du « Non » de 6 Grecs sur 10, malgré leurs banques fermées.

Lundi, Angela Merkel a rencontré François Hollande à l'Elysée et ils sont parvenus à faire déclaration commune à deux voix, aux tonalités distinctes à l'oreille. Il y avait le gentil qui faisait une ouverture très prudente et la méchante qui cachait à peine ses menaces. Répartition des rôles ou différences d'analyses entre le président français et la 1ère ministre allemande ? Un peu des deux. François Hollande, plus ouvert, commence également à préparer sa réélection : il doit tenir compte des avis de beaucoup d'électeurs français, nombreux à gauche, qui sont de plus en plus agacés par le libéralisme débridée et autoritaire de la Commission européenne.

Angela Merkel a une opinion publique, excitée par une presse souvent hystérique, qui en a marre de payer pour ces « fainéants de Grecs ». Mais elle ne veut pas porter seule la responsabilité historique d'une exclusion de la Grèce de l'Euro. Les deux responsables savent bien que les recettes de la rigueur proposée ont peu de chances de relancer l'économie grecque. L'impasse est réelle mais ils n'ont pas d'autres solutions à proposer et les dirigeants européens craignent par-dessus tout les effets de contagion, ou pire, l'éclatement : si la Grèce bénéficiait aujourd'hui de mesures moins rigoureuses, demain le Portugal, l'Italie, l'Espagne, des pays de l'Europe de l'Est demanderaient la même chose. De quoi plonger dans la panique la Commission européenne, la Banque centrale, les bourses… D'où l'intransigeance encore affichée.

Mais…maudit référendum ! Car il est difficile de critiquer ouvertement une décision parfaitement citoyenne surtout quand on est l'Union européenne, le parangon universel et permanent de la démocratie et des libertés individuelles et collectives ! Du coup, l'Union européenne a consenti mardi, à rouvrir très prudemment la porte d'une toute petite négociation, ouverture jugée inadmissible jusque-là.

Sur le papier, la semaine dernière, avant la rupture, les dernières propositions de l'UE n'étaient pourtant pas très éloignées des derniers sacrifices consentis par la Grèce. Un compromis (TVA, retraites, fisc…) est donc imaginable qui sauverait la face de tous. Oui mais voilà, depuis le « Non » public, le débat comptable est devenu politique. Domaine où les passions sont plus fortes et les compromis plus aléatoires. Dans tous les cas de figure, maintien de la Grèce dans la zone euro ou « Grexit », l'affaire est loin d'être réglée dans les semaines ou les mois à venir.

MAGIE NOIRE DES CHIFFRES

Les 507 millions d'Européens et les 11 millions de Grecs (11 nouveaux Grecs naissent par jour) n'ont donc pas fini d'être abreuvés d'innombrables chiffres doctement énoncés : en énorme quantité pour défendre la position libérale-orthodoxe de l'UE, en petit nombre à l'appui des positions du gouvernement grec.

Les démonstrations chiffrées, par leur rigueur arithmétique, ne sont guère contestables : 2 + 2 = 4. Pour mettre en doute cette évidence, il n'y a guère que les grands ignares, des fous et quelques logiciens qui ont fait remarquer que les théories de l'addition, produites par les Grecs anciens (Grrr ! Déjà eux !) reposaient sur quelques prédicats dont certains n'ont jamais été démontré à ce jour. Débarrassez-nous de tous ces gêneurs !

L'autre difficulté est que les nombres, par définition abstraits, perdent rapidement du contenu concret au fur et à mesure qu'ils croissent. Prenez l'auteur de ces lignes, il est vrai, est assez mauvais en calcul : il maîtrise assez bien le prix d'une baguette de pain, d'une voiture ou d'un appartement (bien qu'il lui arrive pour mieux comprendre, de faire la parité de l'euro en franc, monnaie disparue mais encore proche de sa culture). Un taux d'intérêt d'emprunt matiné d'inflation pour acheter la voiture ou la maison, lui demande un effort mais, bien expliquées, il comprend les sommes en jeu. En règle générale, il perçoit la réalité concrète de sommes exprimées jusqu'à la dizaine de millions d'euros. Et encore. La centaine de millions devient très abstraite. Le milliard ? Purement poétique…

En règle générale, un chiffre pour être compris doit être comparé avec quelque chose de connu. Prenez le fameux ratio Dette/PIB de la Grèce. Les politiques et les commentateurs prennent la mine grave, accablée voire un peu menaçante pour énoncer la terrible réalité : la Grèce a 322 milliards d'euros de dettes, soit, par rapport à la richesse qu'elle produit par an (Produit Intérieur Brut, pour aller vite), un ratio de 177%. Bref, si les Grecs ne dépensaient que pour rembourser leurs dettes, ils mettraient plus d'un an et demi à le faire. Sans manger mais ils pourraient boire de l'eau. Et, contrairement aux idées reçues, la rigueur « est de rigueur » en Grèce depuis 2010. Sans résultat, si ce n'est que ça empire. Démonstration d'Olivier Berruyer du très bon site les crises.fr : « en 2010, l'État grec perçoit 55 Md€ d'impôts, pour financer 66 Md€ de dépenses courantes + 13 Md€ d'intérêts sur sa dette. Il doit aussi rembourser 36 Md€ d'emprunts arrivant à échéance (20 de plus d'un an, 16 de moins d'un an). Il n'a donc d'autre choix que d'emprunter 60 Md€ – soit plus que ses recettes… ». Elle doit emprunter. «Tout est là : si les prêteurs fuyaient (enfin, les derniers que sont la BCE et le FMI), brutalement, la Grèce n'a plus que 55 Md€ de recettes pour payer 115 Md€. Comme nous le disions, elle n'a plus que le choix entre :

-Réponse A : prélever en une fois 60 Md€ du patrimoine des Grecs ;

-Réponse B : ne pas rembourser ses créanciers.

D'après vous, quelle sera la réponse choisie à ce grand jeu de « Qui veut perdre des millions » ? Cinq ans plus tard, le raisonnement est le même pour une dette encore plus lourde.

Les Grecs devraient être plus économes, se dit-on quand même. Individuellement, chaque Grec doit 29.000 euros, rien qu'au titre de la dette de son pays ! Bien plus que son revenu annuel moyen (22 000E).

Surprise, les Grecs ne sont pas les « champions d'Europe » de la dette : avec 29600 euros de dette publique par habitant, les Grecs dispendieux sont précédés par les Islandais (44 000 euros), les Belges (40 000E), les Italiens (33500E), les Autrichiens (31000E). Suivent les Français (29400E). Les Allemands ? 26600. Et tout cela, sans les dettes perso !

Arrgh !!! Le Chroniqueur de Paris vient de s'apercevoir, s'il s'applique personnellement le ratio (PIB = Salaire) et même avec l'espérance d'un petit gain au loto, son ratio PIB/ endettement (dettes privées, emprunts, avec en plus, ce qu'il doit au titre de son pays) dépasse totalement le ratio grec ! Horreur ! Malheur !

Au niveau planétaire, on peut comparer l'ampleur de la dette grecque à d'autres phénomènes. Si les chiffres vertigineux ne vous font pas peur :

Les actifs financiers de particuliers dissimulés dans des paradis fiscaux atteindraient 26.000 milliards pour James Henry, un ancien du cabinet McKinsey, soit dix fois le PIB annuel de la France, la richesse nationale annuelle des Etats-Unis et du Japon ! Plus modeste, sur la base des données contenues dans l'édition 2013 du Global Wealth Databook du Crédit Suisse, l'ONG ONE a trouvé 20.500 milliards de dollars d'actifs non déclarés détenus offshore, dont 3200 milliards issus des pays en développement.

Les dépenses d'armement ? Il faut alors évoquer un nouveau concept, le trillion : les dépenses militaires mondiales en 2009 ont totalisé un montant estimé à 1,531 trillions de dollars (soit 1531 milliards de dollars), selon des chiffres publiés par Stockholm International Peace Research Institute, soit 5,9% par rapport à 2008 et + 49% depuis 2000. Rassurez-vous, on est bien protégés, ça continue d'augmenter : 1,7 trillons de dollars en 2011, les Etats-Unis sont responsables de 41% du total mondial, suivis de loin par la Chine (8,2%)…

En 2011, le chiffre d'affaires estimé des organisations criminelles était de 3.000 milliards de dollars US. La très grande majorité des fonds captés reviennent dans l'économie légale, grâce au blanchiment d'argent. Selon un rapport de l'ONU de 2009, le blanchiment représenterait plus de 1.600 milliards de dollars soit environ 2,7% du PIB mondial.

DE PLUS EN PLUS DE TRES, TRES RICHES

Qui est riche ? En gros, quand 70% de la population mondiale possède seulement 3% du patrimoine mondial, 1 % des habitants de la terre en possède la moitié, soit 110.000 milliards de dollars, 97.441 milliards d'euros !

Où est la richesse ? 34% aux USA, 30% en Europe, 30%, 23% au Japon et dans les pays riches d'Asie, 3% en Chine, 1% en Inde, 1% en Afrique. Mais être riche, sentiment subjectif, c'est d'abord être plus riche que ses voisins. Les écarts de richesse à l'intérieur d'un pays se calculent à l'aide d'un indicateur, le « coefficient de Gini ». D'après le World Factbook, les plus faibles écarts de revenus se trouvent dans les pays nordiques et les anciens pays à économie planifiée. Les plus inégalitaires ? Les pays anglo-saxons, plusieurs pays de l'Afrique subsaharienne et l'Amérique latine…

Où vivent les 10% des hommes et femmes les plus riches ? En 2000, 24% aux Etats-Unis, 36% en Europe, 20% au Japon et 20% dans le reste du monde lors de la dernière décennie. Mais les choses changent vite : dans une étude sur la richesse mondiale en 2015, le Boston Consulting Group révèle à ce propos que le nombre de millionnaires en dollars a crû de 16 % en un an et que l'Asie-Pacifique -hors Japon- devrait être la région comptant le plus de millionnaires en 2016, devant l'Amérique du Nord. Le mieux est donc devenir riche soi-même dans un pays riche. Comment ? Si vous n'êtes pas héritier ou excellent turfiste, soyez PDG, si possible d'une grosse boite. Ils sont de mieux en mieux payés : en 1940, la moitié des cadres dirigeants gagnaient plus de 56 fois le salaire moyen. En 2005, les 10% des dirigeants les mieux payés gagnaient au moins 350 fois le salaire moyen, contre 73 fois en 1950. Mais les riches ne consomment pas assez ! «Les tenants de la théorie libérale du « ruissellement » ou « trickle down », selon laquelle les revenus des plus riches contribueraient à la croissance, ont du souci à se faire : des économistes du FMI contestent ouvertement cette approche» (Le Monde). Dans une étude présentée le 15 juin dernier, ses économistes établissent au contraire que, plus la fortune des riches s'accroît, moins forte est la croissance. Lorsque la part de gâteau des 20 % les plus aisés augmente de 1 %, le PIB progresse moins (– 0,08 point) dans les cinq ans qui suivent. Quand le + 1 % est donné aux 20 % les plus pauvres, la croissance est plus forte de + 0,38 point !

Mais aujourd'hui, les 10 % les plus riches reçoivent 50,5 % de tous les revenus générés par l'économie, c'est-à-dire la part la plus grande jamais observée depuis que ces statistiques existent, à savoir 1917. Les plus riches s'enrichissent de manière totalement disproportionnée à des taux en constante hausse. Fin 2013, il y avait 2300 milliardaires dans le monde.

Vous en connaissez un ? On ne sait jamais… un petit emprunt…