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LES VOLEURS DE VIE

par Belkacem Ahcene-Djaballah

L'ÂNE MORT.Roman de Chawki Amari. Editions Barzakh, 180 pages, 600 dinars, Alger 2014

La nouvelle vague d'écrivains de langue française a de beaux jours devant elle et ce n'est que le début, quelles que soient les changements et les difficultés rencontrées dans le monde national de l'édition. On le voit avec les succès rencontrés, tant dans la presse (où la plupart y «sévissent») qu'au niveau du livre… tout particulièrement dans le roman, forme littéraire permettant d'aborder, librement, les sujets les plus «tabous» (parfois «tirés par les cheveux» mais faisant très mal aux barbes et barbichettes des «hypocrites» de tous bords) sous leurs angles les plus délicats.

Rien d'étonnant donc de voir l'auteur nous présenter, avec style et humour, une «histoire» incroyable, presque surréaliste, mais qui, en fait, peut arriver à beaucoup d'entre-nous, tout particulièrement dans les (nombreux) moments de vide et de désespérance. Et, il y en a !

L'histoire : Trois encore jeunes, la quarantaine (en Algérie, eu égard aux difficultés rencontrées… et à la durée de vie des décideurs du pays, on est encore jeune… jusqu'à la cinquantaine bien sonnée et même bien plus), une fille et deux garçons, tous sans travail, tous divorcés, tous sans horizons, voyageant vers la Kabylie (un refuge, l.e r.e.f.u.g.e), dans une vieille guimbarde qui surchauffe toutes les deux heures… avec, dans le coffre arrière, un âne... mort (du moins le croient-ils)… fuyant le «papa» de celui-ci, un riche (et puissant) personnage du pays... qui n'arrive pas encore à couper le cordon ombilical avec son passé rural. L'amour de sa vie (et, peut-être, de son impuissance) ? Un âne ! Il est vrai que, désormais, ça court les rues.

En cours de route, des rencontres multiples (là-haut sur la montagne : un ermite philosophe, pizzaiolo et assassin de ses épouses successives et multiples, un chinois vulcanisateur, une vieille ancienne moudjahida, un jeune kabyle toujours révolté contre l'ordre établi…), des questionnements existentiels et, parfois loufoques, sur les gens, sur les situations, sur le pays…

En définitive, l'âne n'est pas mort (ils ne meurent donc jamais !) et repart chez son propriétaire brouter l'herbe de la grande villa des hauteurs d'Alger…, la voiture avale son bulletin de naissance, l'amie accepte («se vendant en toute légèreté») d'être la future victime de l'ermite assassin, et les deux amis reviennent à leur point de départ. Comme le dit si bien le vulcanisateur chinois, devenu plus kabyle qu'un kabyle, «l'Algérie agit nature et contre nature, contre nature même de l'homme… parce que refuse de changer»).

L'Auteur : Chawki Amari, la quarantaine (?), fait partie de la nouvelle génération de journalistes et d'écrivains. Géologue de formation, il a d'abord été caricaturiste (il a même connu, le premier, je crois, la prison en raison d'une caricature «politiquement incorrecte») puis journaliste reporter, puis chroniqueur (dans la presse quotidienne nationale). Talentueux et impertinent, il est, déjà, l'auteur de plusieurs ouvrages dont deux romans, deux recueils de nouvelles et un récit.

Avis : L'histoire en elle-même, bien qu'originale, est moins importante que les échanges du groupe de «fuyards», des «harraga» et, surtout, les réflexions et autres commentaires de l'auteur. Pleine cible ! Et, aussi, de la hauteur et de l'épaisseur.

Extraits : «Les Algériens ont tous quelque chose à se reprocher, ce qui explique cette peur du policier et du gendarme, juge et partie, arbitre et attaquant de pointe» (p 13), «Quand on est assis, on perd souvent la notion du temps car celui-ci est connu pour marcher, voire courir. A moins que le temps ne passe pas et que ce soit nous qui le traversions» (p 19), «Les Algériens ne pèsent rien. Mais pris ensemble, ils sont lourds. Ce qui empêche toute initiative individuelle» (p 56), «En Algérie, les gros affairistes ne comptent plus l'argent, ils le pèsent «(p57), «La foi est un lien vertical, entre l'Homme et Dieu. La religion est un réseau horizontal, entre les hommes « (p 123), «Beaucoup ont ce sentiment de vengeance, cette idée que quelqu'un doit payer pour ce que l'on est et ce que l'on va inéluctablement devenir. Il s'agit là d'une forme de rancunière méchanceté souvent doublée d'une sorte de lâcheté, ne pas s'attaquer au haut mais au bas, ne pas vouloir à plus haut que soi mais au bas, par autodestruction maladroite» (p 162), «Si tout le monde veut des changements, personne n'accepte le changement» (p 171).

LA DECISION. Roman de Abdelkader Hammouche. Editions Barkat, 136 pages, 400 dinars, Alger 2014.

Il a fallu cinquante années de «pause» et de silence, forcé(e) ou calculé (e), avant que les acteurs de la lutte de libération nationale, les moudjahidine, ne commencent à, enfin, s'exprimer librement, en «couchant» leurs souvenirs de guerre, à dire parfois leurs courages, mais aussi leurs peurs… ainsi que leurs colères, longtemps contenues face aux lâchetés des uns et aux erreurs des autres...

La guerre fait toujours des ravages. Dans les corps, dans les cœurs, mais aussi dans les âmes.

La décennie rouge – une guerre qui ne disait pas son nom - celle des années 90, période noire qui avait vu le terrorisme islamiste causer, directement ou indirectement, 150 000 à 200 000 morts, a, pour sa part, traumatisé les Algériens… qui ne se sont pas, pour beaucoup, relevés tant les traumatismes ont été profonds, douloureux et leurs effets durables. Aujourd'hui encore !

C'est, peut-être, pour enfin se libérer de ces effets que A. Hammouche a «commis» son roman, le troisième ; celui-ci racontant l'enfer d'un journaliste, poursuivi - lui et sa famille - par la haine terroriste, ce qui l'a obligé, comme bien d'autres intellectuels, à l'exil. En fait, il raconte (en la forme romancée), toute son histoire (que bien d'autres ont vécu… et que certains ont payé de leur vie)… avec, au bout d'un enfer quotidien, ponctué d'attentats, d'assassinats, de menaces, de nuits blanches, de vie clandestine, de peurs pour sa femme et ses enfants… la décision de partir. L'exil forcé! Avec tout ce que cela posait comme difficultés et problèmes. Décidemment, notre auteur aura tout vu dans sa vie de journaliste : auparavant, on lui avait «volé sa liberté»... ensuite on lui vole son pays. De quoi est fait aujourd'hui ? Un autre roman, peut-être !

L'Auteur : Abdelkader Hammouche, né en 1952 à Alger, a été dans les années 80 et 90, journaliste (assez apprécié pour son style) à Algérie Actualités, alors dirigé par Kamel Belkacem (Il est un des rares journalistes «invité» par la Sm pour un article sur la politique énergétique, je crois, qui ne correspondait alors pas aux vues des décideurs... Il en a, d'ailleurs fait un roman, «Les voleurs de liberté») puis à l'Hebdo Libéré (alors dirigé par Abderrahmane Mahmoudi). Aujourd'hui, installé comme avocat en Algérie, il a déjà signé deux autres romans (en 2013).

Avis : Se lit avec facilité tant le style (journalistique) est fluide

Extraits : «Un caillou posé à côté de plusieurs autres peut faire un chemin. Ne pas sous-estimer les actes individuels. En 1954, lorsque la guerre de libération avait été déclenchée, ils étaient quelques- uns à y croire» (p 67).

QUERELLE AUTOUR D'UN PETIT COCHON ITALIANISSIME À SAN SALVARIO.

Roman de Amara Lakhous (Traduit de l'italien par Elise Gruau). Editions Barzakh, 196 pages, 600 dinars, Alger 2014.

Enzo a une tête d'Arabe. D'ailleurs, une de ses copines, une blonde nordique, l'appelle Mohamed (pour que le couple soit bien servi lorsqu'il se rend dans un restaurant maghrébin). Journaliste de province (Turin), ouvert sur tous les autres, quelles que soient leur couleur, leur race ou leur religion, célibataire endurci, bien malheureux que la Juventus ait été rétrogradée en division inférieure, poursuivi par sa «mama» qui veut le voir casé et faire des mioches, vivant dans un quartier populaire… Il n'a qu'un rêve : s'en sortir… tout en continuant à jouir de la vie.

Il se retrouve… à Marseille (Ah, les femmes qui vous font oublier votre travail) bidonnant une enquête sur des crimes… commis à Turin. Il invente des mafias albanaise et roumaine qui s'entretuent, une «Gorge profonde»… Un sujet qui «passe» dans un pays et une société qui en en ont vu d'autres dans le domaine et une presse populaire à sensation «crédible» (on connaît ça). Il sert d'intermédiaire entre la communauté musulmane et un nigérian propriétaire d'un petit cochon (qu'on aurait vu se baladant, de nuit, dans la mosquée du coin), courtisé par des presque-fachos qui ne supportent plus les étrangers, surtout les arabo-musulmans… L'Italien moyen, quoi ! celui des films et de l'imaginaire. Un gars du Sud, de plus. Candide et sympa... mais dans un environnement malgré tout difficile (absurde, lâche, intolérant…)... pour tous les autres… les «étrangers». Tout s'arrange à la fin… mais la mafia, la ‘Ndrangheta est (et restera) la plus forte. Pas de crime, pas de sang, mais de la persuasion… Et, lorsque le message vient de la famille, un tonton, boss du crime organisé, que peut-on y faire ? Fin d'une histoire qui n'a pas de véritable fin !

L'Auteur : Amara Lakhous, journaliste et anthropologue, est né à Alger en 1970 et il vit, depuis 1995, en Italie. Son premier roman, un bijou, («Choc des civilisations pour un ascenseur…») a, d'abord, été écrit en arabe… à Alger mais il n'avait alors pas connu de succès. Il fut réécrit en italien en 200, et traduit en France en 2008… connaissant un grand succès (il a été édité en français en Algérie) et recevant plusieurs prix. On en a même fait un film. C'est là son troisième roman.

Avis : Du style, de la fluidité, de la légèreté et de l'humour. Se lit avec délectation. Mais, pas aussi prenant que les deux premiers romans.

Extraits : «Il n'y a pas de scoop sans fuites, sans sources anonymes, c'est la véritable règle numéro un du journalisme» (p. 19), «Petits enfants, petits tourments, grands enfants, grands tourments» (p36), «En étant journaliste, j'ai compris que la réalité à laquelle nous nous confrontons n'a ni valeur ni poids. C'est l'imaginaire qui commande nos actions, ou plutôt nos réactions. Nous sommes de plus en plus incertains, apeurés, vulnérables, irrationnels» (p 83), «Pour connaître rapidement une ville, adresse-toi aux chauffeurs de taxi, aux coiffeurs et aux putes» (p 94), «Qui a peur meure chaque jour» (p 190).