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Vieille garde et jeune démocratie

par Slemnia Bendaoud

La vieille garde prétorienne court-elle désormais au secours de cette très jeune démocratie tunisienne ?

A-t-on idée de défier encore à la fois le temps et la logique des choses, en-tentant par-dessus tout de faire vraiment du neuf avec ces vieilles reliques d'une très ancienne république, fussent-ils le produit tout à fait légitime d'un scrutin jugé par tous comme très honnête et bien transparent ?

Ou alors boude-ton à ce point-là ce changement tant espéré et longtemps vanté au motif d'avoir été essoufflé de suivre les péripéties d'une brave révolution qui met beaucoup de temps à pouvoir finalement accoucher de ses résultats probants, au moment où cette jeune génération s'impatiente à pouvoir en jouir ou en récupérer ses nombreux dividendes ?

Curieusement donc l'urne arabe fait encore des siennes ! Au nom de cette jeune démocratie du Jasmin, elle n'aura conforté dans son pouvoir que ce vieux dictateur des temps anciens.

Finie donc cette interminable valse des islamistes qui écumaient tous les sempiternels scrutins du rituel démocratique. Désormais El Nahdha connait son inévitable frein ou inéluctable déclin ! En échange, c'est –paradoxe des paradoxes !- vers l'ancienne dictature que se tourne à présent l'électorat tunisien.

S'agit-il d'un vote-refuge ou vote-sanction bien semblable ou très comparable avec celui algérien du 26 décembre 1991 ? Sinon court-on ce grand risque de revenir au galop se blottir contre la poitrine de ce dernier des ressuscités du premier régime tunisien ou celui de regagner au plus vite le giron de cette bien vieille garde qui se tient encore sur ses gardes, malgré l'usure du temps et l'impact très apparent du grand changement social ?

La Vraie Démocratie boude-t-elle vraiment les urnes arabes depuis que les peuples de ces pays musulmans ont décidé de se mettre au diapason des sociétés dites évoluées que connait le monde contemporain ?

Il y a moins d'une semaine, la Tunisie paraissait avoir déjà pris une très sérieuse avance ou utile option sur tous les pays arabes pour finalement échouer en fin de parcours à cette maudite ou peu reluisante place de dernier wagon d'une longue caravane de cabanes qui se tiennent côte à côte en ce bout de train de chaine qui se déchaine contre toute réelle initiative d'un véritable changement.

Est-il plutôt question de ce repli stratégique à l'effet de se remettre plus tard dans le bon sens et la bonne raison ou direction de croire réellement en des solutions idoines et des lendemains qui enchantent ou tout juste bien meilleurs ?

La révolution du Jasmin –quelques en soient les chemins escarpés par lesquels elle s'est faufilée, fourvoyée ou a été enfantée- présente inévitablement cet avant-goût d'une recette politique plutôt assez difficile et bien complexe à réaliser.

Tant les données de l'équation ne sont pas visibles à tous les acteurs politiques du pays, sinon ne pouvant être bien cernés ou pris sous le même angle de leur réelle considération et toute naturelle interprétation.

Ainsi donc, l'ancien cacique succède à travers un scrutin qui n'est en aucun cas remis en question –puisque démocratiquement admis comme transparent- à cet autre militant des droits de l'homme qui assurait une présidence intérimaire, en tant que candidat à sa ‘'propre succession''.

Battu à la régulière, par deux fois de suite et juste l'espace de quelques semaines seulement, Moncef El Marzougui quitte donc le palais de Carthage au profit de Beji Caid Essebsi, son premier ministre nouvellement désigné par des urnes transparentes dans les fonctions de président de la république tunisienne, après avoir déjà porté son parti politique à la direction du gouvernement.

Dotée d'une Constituante, d'une Assemblée Nationale démocratiquement élue et d'un président de la république légalement porté par les voix des électeurs tunisiens, la révolution du Jasmin aura donc parachevé l'essentiel de son édifice institutionnel démocratique.

Cependant, le choix des électeurs porté en faveur de ce très ancien cacique et homme politique de l'ère bourguibienne pose en lui-même une toute autre problématique qui renseigne parfaitement sur la nature de la complexité de la donne politique de ce pays, alors considéré comme en avance sur les autres pays nord-africains et arabes.

Choisir plutôt Beji Caid Essebsi que Moncef El Marzougui à qui échoit portant de droit le choix de cette très lourde charge de placer le pays dans la bonne voie démocratique, engagée depuis déjà trois longues années de chaotique transition, peut manifestement conduire l'observateur à donner libre cours à toute sorte de gymnastique politique, dans la perspective d'arriver à une meilleure lisibilité du champ politique tunisien, à l'effet d'en déceler les mécanismes propres à son utile fonctionnement.

Ainsi donc, au moment où le second –accusant très sportivement son revers- prépare à la va-vite ses valises, le second arrive au galop avec son tout nouveau chapeau à ce très célèbre et relevé Palais de Carthage en tant que nouveau locataire, nanti en sus ou en plus de cette très légale légitimité des urnes qui manquait fondamentalement et très franchement à tous ses prédécesseurs, tous alors cooptés ou occasionnellement portés par consensuel et arrangement à cette très haute fonction de l'état et de la nation.

Fut-il démocratique et très transparent, ce vote pose cependant –outre sa nature et particularité- des questions liées à ce nouveau élu au Palais de Carthage, tenant compte de son âge avancé, de sa fragile santé, de passé et tendance politiques, de sa biographie professionnelle ainsi que de son caractère et personnalité.

Fruit d'un jeu démocratique libre et transparent, le nouveau président tunisien passe désormais pour être ce dirigeant arabe le plus âgé de tous les rois et grands souverains du monde arabe et peut-être même de tout le continent africain.

Ainsi Abdelaziz Bouteflika qui jouissait depuis déjà assez longtemps de cette première place à l'échelle nord-africaine se trouve être bel et bien dépassé, d'un cran et d'une décennie complète, s'éclipsant donc tout naturellement devant ce farouche vétéran qui rajeunit à mesure que s'égrène le temps.

Mais le doyen des dirigeants arabes et africains n'est pas seulement cet homme très âgé chez qui la grande sagesse se conjugue avec le temps énormément long passé dans les arcanes du pouvoir tunisien, puisqu'il s'investit désormais dans cet avenir des jeunes générations à leur façonner le goût et désidérata, lesquels diffèrent cependant totalement de ceux auxquels il croit ou travaille très dur à leur réalisation.

En ce 21 décembre 2014, ce fut le peuple tunisien qui avait voté, mais ce sont les dirigeants de ces pays voisins ou arabes très lointains qui ont longuement applaudi les premiers, voyant ou considérant en ce scrutin un net recul de l'islamisme politique.

Et même si les deux candidats arrivés au second tour des élections présidentielles tunisiennes présentaient pratiquement ce même profil politique, assez éloigné dans sa forme et dans le fond de celui typiquement islamiste, il reste que le nouveau locataire du Palais de Carthage était plutôt de loin préféré à son concurrent, autant au sein des capitales arabes qu'au sein de celles de l'occident.

Il demeure tout de même cette autre préoccupation tout à fait légitime des observateurs des pays arabes : à défaut de pouvoir réhabiliter Benali comme tente de le faire très subtilement Al Sissi au profit de Moubarek, Beji Caid Essebsi ira-t-il jusqu'à incarner ou même ressusciter Habib Bourguiba, son mentor et grand idole, à l'effet d'instrumentaliser cette fibre historique, faute de remèdes très pratiques à une situation politique très chaotique, née surtout d'un manque flagrant de liquidités à l'effet d'impulser un renouveau économique salutaire pour le devenir de la Tunisie ?

Cette vieille garde de nouveau de retour aux affaires du pays, après une éclipse ou traversée du désert forte de deux longues décennies (identique à celle qu'avait connue en son temps Abdelaziz Bouteflika) peut-elle vraiment se projeter dans cet avenir qui intéresse les jeunes générations, en vue de faire assez rapidement basculer le pays dans la modernité et la démocratie ?

Les toutes premières décisions que prendra le nouveau président tunisien dès son investiture imminente en donneront déjà le tempo et très certainement la marche à suivre ainsi que la cadence à imprimer à sa démarche.

De l'implication ou éventuellement de l'exclusion du parti d'El Nahdha dans le cadre de la constitution de son nouveau gouvernement, et du cumul ou de son désistement à encore gérer par lui-même les affaires du parti ‘'Nidaa Tounès'' concomitamment avec les charges de l'état dont il est investi, dépendra sûrement le chemin à suivre et l'engagement à entreprendre : tout concentrer entre ses mains ou, au contraire, bien s'ouvrir sur ces autres perspectives de modèle démocratique dans la gestion de son pays.