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Des rêves et des images

par Belkacem Ahcene-Djaballah

Comme une carpe. Pièces de théâtre (3) de Randa El-Kolli. Apic Editions, 131 pages, 400 dinars, Alger 2013.

Trois pièce (tte) s ! Chargées beaucoup plus de sens et de vérités que de descriptions détaillées. Des exercices de style avec des innovations langagières souvent très originales. Et, à chaque fois, au centre, un animal : le cygne, le chat, la girafe… auxquels il faut ajouter celui du titre : la carpe. Première pièce : Histoire ( ?) de trois femmes qui tentent de réinventer leur amère réalité. Atmosphère surréaliste. Parlent mais ne s'entendent pas. Rêvent de cygnes. Espèrent. L'espoir fait vivre, n'est-ce pas ?

Deuxième pièce : Un lieu singulier et l'entrecroisement de chemins de femmes et d'hommes. Un centre d'intérêt aussi singulier qu'invraisemblable : un chat qui miaule… avec l'espoir de voir, un jour, leur chat … muet, miauler. L'espoir fait vivre, n'est-ce pas ?

Troisième pièce : Inspirée de la Perspective Nevsky de Gogol. Du mouvement. De l'agitation. L'équilibre déséquilibré de la rue algérienne. Des gens qui passent, repassent, s'arrêtent, se parlent, s'ignorent… et l'expiation de fautes … et le hurlement de femmes que nul n'entend. Un jour, peut-être. L'espoir fait vivre, n'est-ce pas ?

Avis : Ouais ! A lire, pourquoi pas. Au minimum, parcourir car cet «exercice de style» mérite amplement de l'attention. D'autant qu'en matière d'écriture théâtrale, il y a un manque terrible.

Extraits : «Selon Umberto Eco, dans la pendule de Foucault, il y a quatre types idéals : le crétin, l'imbécile, le stupide et le fou. Le normal, c'est le mélange équilibré des quatre» (p 69), «Selon Coluche dans son sketch Y s'foutent bien de notre gueule : La différence qu'il y a entre les oiseaux et les hommes politiques, c'est que de temps en temps, les oiseaux s'arrêtent de voler !» (p 71) «Je m'appelle Sabra et la patience, je m'en contrebalance. J'ai passé 20 ans chez mon père, à apprendre et à appliquer, 10 ans chez mon mari à écouter et à exécuter… et du jour au lendemain, j'ai décidé d'enfreindre leur loi, de désobéir, de partir…» (p 129)

Un jeune homme de bonne famille. La métamorphose. Roman de Hocine Mezali. El Dar El Othmania Edition Distribution,312 pages, 550 dinars, Alger 2013.

Si mes souvenirs de lecteur vieillissant sont (encore) bons, je crois que le sujet a déjà été traité (en partie), quelque part, par l‘auteur mais sous la forme d'un récit historique. Je n'en suis pas sûr. Cette fois-çi, il quitte la trame de ce dernier pour nous plonger dans un roman où l'Histoire est, cependant, bel et bien présente. Un véritable thriller !

L'histoire d'un jeune homme –Karim ou Gérard, c'est selon - gâté par la nature et les biens terrestres (Jeune homme de «bonne famille», héritier d'un notable respecté par les autorités coloniales et parisiennes ) et qui se retrouve brutalement «perdu» (la fortune héritée en Algérie ayant fondu et lui-même maltraité par les Crs en «chasse» ) dans un Paris sur le «pied de guerre». C'est alors la découverte graduelle, clandestinité oblige (grâce à un parent émigré et bien intégré), de la lutte clandestine pour la libération du pays, avec ses dures réalités : contre les autorités policières du pays, mais aussi contre les partisans de «l'éternel assigné à résidence» (Messali ????) et les truands de tous bords. Le personnage central du roman, passe physiquement pour un nordique. Il porte beau, parle bien (il a fait deux années aux Beaux Arts), sait se défendre grâce à sa maîtrise des arts martiaux, véritable «étalon»… Il a tout du héros dont ont besoin les animateurs de la guerre clandestine pour accomplir les missions les plus «impossibles», en terre hostile de France . Dont celle, alors importante, d'éliminer tous les réseaux de proxénètes qui exploitaient les Algériennes en les forçant à la prostitution. Ajoutez à tout cela, à ses côtés, quand cela s'avère nécessaire ou utile, une belle femme, jeune, riche héritière, bourgeoise très aimante, dévouée à son «homme», capable de lui «fabriquer» des papiers pour une nouvelle identité, la «couverture» et les abris nécessaires (Porsche et maisons ou hôtels de luxe). En plus de l'inévitable repos du guerrier. Après tout, même chez un combattant de la Révolution algérienne, la chair est vive.

Avis : Intéressant surtout pour ceux qui aiment le style grand reportage (l'auteur a l'air de connaître Paris, Bruxelles, Marseille, Lyon, Strasbourg et bien d'autres villes de France et de Navarre «sur le bout des doigts» ainsi que leurs «milieux et sociétés parallèles» ) et le suspens dans lesquels excelle l'auteur. Peut-être trop d'explications (inutiles pour le déroulement de l'histoire) et une écriture facilement accessible seulement à ceux qui maîtrisent la langue française des années 60-70 max' L'auteur : un «historien-militant».

Extrait : «En Algérie, on dit (encore ): Celui qui compte au subjectif, trouve toujours de l'excédent dans ses calculs» (adage populaire repris et traduit par l'auteur, p 27).

La Maison des Images. Roman de Leila Nekkache. Editions Rafa, 167 pages, 450 dinars, Alger 2013.

L'histoire est toute simple, mais imprégnée d'une très forte émotion. C'est l'histoire de la famille Romane, ou, bien plutôt les «chemins de vie» de Saadia qui, encore enfant, partie avec son père de Mekla (en 1880) atterrit, plus tard, jeune veuve rejetée par sa tribu, avec ses enfants (des filles et un garçon) et son frère, à Alger. Elle, le pieds bien sur terre, réaliste ; le jeune frère, un peu «intello» et poète dans la tête et dandy et fêtard dans le corps.

Une vie pleine, parsemée d'embûches, mais aussi d'amitiés (ex : la famille d'un pasteur anglais) … et d'amour. Une vie difficile, avec notre héroine, prise entre les tabous de la société originelle, et les désirs irrépressibles de s'accomplir et de protéger sa famille. Mère-courage !

L'auteure qui est aussi journaliste (sous le pseudonyme de L. Nekachtali) n'a pu s'empêcher (Ah, ce bon «défaut» de nos écrivants- écrivains ) de présenter, à grands traits certes, mais des traits explicites, la vie des Algériens et du pays (en tout cas la Kabylie et Alger, sous la domination coloniale)… et, pour conclure, la pays libéré avec un retour aux sources plus de cent années plus tard par des descendantes à la recherche certes d'un douar (Romane) que l'on croyait effacé de la carte et par les herbes folles, mais surtout d'un repère existentiel… et ce, malgré la présence (à peine évoquée mais sentie) des terroristes. Algériennes, toujours debout !

Avis : Bon roman à lire en vacances, les pieds dans l'eau… tout en pensant à la campagne de votre jeunesse et aux ancêtres… oubliés.

Extraits : «L'expression d'amour ou de tendresse envers le mari était bannie au grand jour. On s'aimait une fois la nuit venue et la lampe de pétrole éteinte. Pour les épouses aimantes, la pudeur était de rigueur même devant leurs propres enfants» (p 136), « Il était là (la stèle érigée en hommage à l'ultime rassemblement historique du Colonel Amirouche avec ses hommes), l'édifice oublié des pages d'écriture de l'histoire de la guerre d'indépendance. Humble monument érigé à la mémoire de ces moudjahidine qui n'ont, à aucun moment de leur engagement militant, douté de leur combat. Ils se sont acheminés, sans aucun doute, vers un avenir meilleur fondé sur la justice, la fraternité et la liberté» (p 160), «La mémoire apparaît comme le moyen de se réfugier dans ce qui peut paraître sûr , dans le vécu personnel, individuel ou familial» ( Phrase empruntée à Benjamin Stora, p 165)