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Ecrire, crier, créer… et mourir ! Le fardeau des intellos

par Belkacem Ahcene-Djaballah

LE PROPHETE DE L'INSOUMISSION. DIX ANNEES AVEC KATEB YACINE. Ouvrage mémoriel de Hamida Layachi (traduit de l'arabe par Sarah Haidar, Socrate News, 68 pages, 300 dinars, Alger 2013

Homme de théâtre et auteur, journaliste, an(g ?)im (t ?)ateur d'idées et,depuis un certain temps, patron de presse (deux quotidiens, une maison d 'édition, une librairie, un cercle culturel…), l'auteur, encore jeune (disons pas encore vieux !) mais à l'expérience démontrée, livre aux lecteurs, et surtout aux amoaureux de la belle littérature, un pan mal connu jusqu'ici, de la vie de Kateb Yacine. Une vie difficilement saisissable tant notre génie national menait une vie en apparence tranquille, mais en réalité plus que trépidante, presque «brûlée par les deux bouts». Comme si l'amour pour Nedjma (n‘entrons pas dans le détail de la réalité du personnage, mais on devine que ce fut le premier et le dernier) ne cessait de lui ronger le cœur, de lui occuper l'esprit et d'exploiter son âme. Une situation de plus en plus dramatisée dans un pays à la société bouillonnante, bien que souvent décevante. Avec un système politique et social bancal, gérant le pays bien en deçà des grandes espérances de la Révolution. Avec une élite nullement à la hauteur de ce que l'on pouvait attendre d'elle, refusant, face à l'ordre imposé d'en haut, de susciter le moindre désordre, comme il sied à tout bon intellectuel. Uniquement des remue-méninges politiciens, «affairistes» ou rentiers. Ce n'est pas donc par hasard qu'il a décidé de quitter ce bas-monde juste après octobre 88, au grand désespoir de tous ceux qui l'ont côtoyé … et aimé.

Des mémoires ! Des souvenirs ! Mais aussi beaucoup de réflexions qui ont su décrire, parfois finement et/ou discrètement, mais avec talent, la souffrance du héros… Yacine. Des analyses ! Sur la philosophie «katébienne». Sur l'insoumission. Sur l'entêtement quasi-suicidaire aussi.

Avis : A ne rater sous aucun prétexte d'autant que la traduction est parfaite.

Extraits : «Nedjma, c'était d'abord une histoire d'amour. Ensuite, l'amour fit naître un sentiment douloureux qui ouvrit les yeux du jeune écrivain sur les recoins les plus reculés de son âme. L'expérience de l'amour impossible créa en lui une soif d'absolu» (p 5), «Kateb était déchiré entre deux mondes ; celui de l'écriture qu'il a abandonnée et celui de l'oralité qu'il célébrait, le monde de l'élite qu'il n'a cessé de critiquer et celui des foules dont la magie et la puissance métaphysique a fini par l'aspirer «(p 20)

LA MORT ABSURDE DES AZTEQUES/ LE BANQUET.

Un dossier et une pièce de théâtre de Mouloud Mammeri. El Dar El Othmania Edition Distribution, 334 pages, 500 dinars, Alger 2013

Le texte introductif est bien plus un court essai qu'un lourd dossier. Court essai (de 1973), mais époustouflant de style et de vérités, sur la vie et la mort des civilisations, à travers un exemple, celui du peuple Aztèque. Confiant mais surtout naïf, il est totalement effacé en quelques mois à peine, par les conquérants Espagnols venus, bien plus, faire fortune sous couvert de la «bonne parole de Dieu» que d'apporter des «lumières». Moyen le plus rapide pour généraliser la rapine: asservir et/ou tuer. Le premier grand génocide (connu) de l'Histoire de l'humanité ! Bien des peuples n'ont pas retenu la leçon (toujours travestie, bien sûr par les génocideurs d'autant que les ethnocideurs n'ont laissé que peu de testaments, on le comprend)… et les génocides ont continué de plus belle, souvent de façon «soft», mais parfois de manière musclée, très «hard».

 L'essai est suivi d'une pièce de théâtre (montée au Tna dans les années 70, je crois) qui met en scène les acteurs de la tragédie Aztèque. Point besoin d'aller chercher ailleurs. Voilà une pièce, qui, un peu revisitée, adaptée aux goûts du jour («mise à niveau !»), traduite si besoin est, serait un plus (+) national appréciable dans la vie culturelle. Encore faudrait-il avoir de la compétence, du talent… et du courage.

Avis : Relire les œuvres de Mammeri est un pur bonheur. Le lire pour la première fois serai, sûrement, la découverte d'une littérature jusqu'ici inégalée. Du style, mais aussi et surtout des idées, ce qui en fait, aussi, un de nos plus grands intellectuels, sinon le plus grand, le plus vrai. Il écrit. Il crie. Il crée.

Extraits : «Le jeu, dit-on, est ancien : il dure depuis qu'il y a des hommes, et qui s'entretuent. Comme si la longévité d'un crime était sa justification. Et puis, les crimes d'antan par chance intéressaient des quartiers parfois très exigus de l'univers. Le reste demeurait terra incognita : une réserve de barbarie» (p 12), «Toute différence que nous effaçons - par quelque moyen que ce soit – est un crime absolu ; rien ne la remplacera jamais plus, et sa mort accroît les risques de mort pour les autres «(p 12), «La pensée occidentale est par essence unifiante et réductrice. Elle a inventé le Dieu unique et dévastateur, le Dieu jaloux » (p 13), «Que le Blanc le veuille ou non, sa civilisation réussit tout, excepté à le rendre heureux» (p 16), «Pour ce qui est du vol, tu sais bien que sans lui cet empire s'écroulerait, le vol c'est la base, le fondement, le principe, l'essence, la matière, le nerf, le moteur et l'âme de cet empire» (p 101), «Un Etat bien fait, c'est celui où un quarteron d'aigrefins dépouille une masse d'imbéciles… selon la loi !» (p 107), «Le goût de la liberté, c'est comme le chiendent, on ne l'extermine jamais» (p 249),

BENHADOUGA, LA VERITE, LE REVE, L'ESPERANCE.

Une lecture de l'œuvre de Abdelhamid Benhadouga par Djouher Amhis-Ouksel. Casbah Editions, 253 pages, 600 dinars, Alger 2013

« Eh bien ! regardez-le, il est là ! Regardez bien ! Voilà à quoi ressemble un grand écrivain. On n'en voit pas tous les jours de cette importance…». C'est tout Benhadouga, vu par le grand, l'immense Mohammed Dib (lors d'un hommage à l'auteur au Cca de Paris en mars 1996). Djouher Amhis-Ouksel, professeure de lettres françaises, en lui consacrant son ouvrage, un ouvrage destiné aux élèves des collèges et lycées, a largement montré et démontré sa grande pédagogie en présentant de multiples extraits de l'œuvre de Benhadouga, tout en les commentant certes mais tout en laissant au futur lecteur (jeune ou moins jeune) la faculté de juger après avoir comparé.

Ce qui est important, dans ce genre d'ouvrages, éminemment utile, c'est que l‘auteur arrive à se dépasser sans s'effacer, pour transmettre les lettres mais aussi et surtout l'esprit d'une œuvre. Tâche difficile mais non pas impossible, en raison de la clarté de l'écriture «benhadougienne», la droiture de ses positions, et surtout la pureté de son esprit qui sont constamment présents.

Mohammed Dib avait raison : «Je le connais depuis un certain temps et je ne me lasse pas en sa présence de le regarder tout simplement. Nous n'avons pas besoin de paroles. Les regards, les échanges de regards, un échange de silence et voilà ! Voilà tout ! Tout est là.»

Avis : Ah, si tous nos (bons) auteurs étaient (tous) présentés de cette manière !

Extraits (de l'œuvre de A. Benhadouga, rapportés par l'auteur): «Le retour au passé est une manière de retomber en enfance… L'avenir est une aventure qui exige la capacité de créer. L'homme qui se sent impuissant tourne le dos à l'avenir. Et puis, mon père ne pense pas avec son esprit, il pense avec ses archives…» (p 109), «Pas voilée mais honnête… à quoi bon le voile si le cœur est perverti ? L'honneur est dans le coeur, pas dans le voile» (176), «Ce n'est pas la langue qui distingue une littérature d'une autre, mais la manière d'aborder les problèmes humains… Ce qui distingue un écrivain d'un autre écrivain, ce n'est pas la langue qu'il utilise, mais les valeurs dont il est porteur. La littérature obscurantiste qu'elle soit écrite dans la langue du Paradis ou dans la langue du diable est une littérature antihumaine…» (p 238/ Lors d'un hommage rendu à Rachid Mimouni, Paris -CCA, mars 1995)