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Pourquoi en sommes-nous là ?

par Radji Chaker

L'actualité, notre actualité, est faite de signaux aussi frappants les uns que les autres. Amar Saidani s'attaque au DRS. Charfi, Ziarai, l'ex-général Yala et beaucoup d'autres s'en prennent à Saidani. Aboud Hicham saute dans le plat et s'n prend à Said, l'autre ex-général Benhadid s'en prend, lui, à Saidani et à Gaid Salah. Djaballah vole au secours de Saidani. Trois personnalités signent une déclaration tonitruante dans laquelle ils invitent Bouteflika à se retirer. Ce dernier Bouteflika envoie un message. Trop peu, semblent dire certains. Hamrouche sort brusquement de sa retraite et Bouteflika envoie un deuxième message dans lequel il condamne cette fois les propos de Saidani.

Dans mon pays où les danseurs du ventre sont plus appréciés que les savants, où les corrompus théorisent sur les vertus et les distribuent aux orphelins la veille de l'Aïd et où les commentateurs des matchs de football se prennent pour des analystes politiques, les uns parlent de lutte de clans, les autres de corruption. Par ici, on brandit le spectre de la crise, par là on lève haut celui de l'instabilité. A trois semaines de la fin de la période de retrait des formulaires pour la candidature, Bouteflika n'a toujours pas retiré les siens. Cependant, c'est une véritable ruée de ceux qui veulent postuler. Un pêle-mêle d'individus venus de tous les horizons, de la sage-femme à l'épicier du coin et du rompu aux hauts exercices des hautes sphères jusqu'au profane dans les affaires de l'Etat. Une histoire de fous !

 Mais des histoires de fous, cela n'arrive pas qu'aux autres. Nous aussi, comme les autres, sommes susceptibles d'avoir les nôtres. Et c'est pour comprendre ce qui se passe ces jours que j'ai posé la question à mes étudiants. L'amphi était à moitié plein ce matin de février. Dehors, il faisait froid et, à travers les vitres, on voyait les flocons de neige qui dansaient lentement dans les airs. Qui peut me donner une explication à ce qui se passe ces jours ? Demandai-je.

Effritement de l'autorité

Il y eut un court silence avant qu'une main se levât au milieu de la salle. " Oui, fis-je, vas-y !". Lorsqu'il se leva, j'eus un instant d'étonnement qui me laissa interdit quelques secondes. Je ne savais pas s'il fallait continuer ou renoncer à la réponse. C'était Max Weber. Oui, lui en personne, le grand sociologue allemand connu pour ses travaux sur l'autorité et précurseur des études sur la relation de la religion avec l'entreprise et les affaires. Et comme mon étonnement était visible, il hésita à parler. Je lui fis signe de commencer. Il prit la parole.

" La déliquescence de la situation à laquelle vous êtes arrivés, dit-il, est causée par plusieurs facteurs. Le plus important en est cependant l'effritement de l'autorité dans ce pays. Le charisme et la tradition ne peuvent en aucun cas servir de base sérieuse à une autorité durable. Ces types d'autorité finissent toujours par s'évaporer avec la disparition des hommes, leur affaiblissement pour cause d'âge ou de maladie ou leur rejet pour une raison ou une autre. par ailleurs, en facilitant la promotion d'incompétents aux hautes fonctions, vous avez ouvert les volets à tous les risques car les incompétents et les incapables n'ont pas assez de connaissances pour permettre l'émergence d'une autorité solide et ferme, ni pour donner promouvoir l'autorité pat l'exemple. Au lieu de travailler au développement du pays par l'encouragement de la connaissance, de l'excellence, de l'innovation et de tous ces aspects qui ont aidé les nations à se développer, ils préfèrent travailler à l'abêtissement de la société, à son abrutissement, et ils œuvrent à la rendre à leur image, c'est-à-dire incapable et frappée d'incompétence. On peut ainsi comprendre la destruction systématique de la belle école algérienne, l'effritement incroyable de l'université algérienne, le déchirement de la famille algérienne, la destruction de la valeur travail… et j'en passe. Tout cela est bien dû au type d'autorité que vous avez choisi et cherché à légitimer, une autorité vouée à l'évaporation avec le temps et les hommes n'est pas une autorité"

Il n'avait pas encore fini de s'asseoir qu'une main se leva juste à deux bancs de lui. " Oui ! ", fis-je. Lorsqu'il se leva, je reconnus Freud. Oui, Sigmund Freud, le père de la psychanalyse. J'en fus là encore étonné et, instinctivement, je lançai à ses voisins. Je fis aussitôt un pas en arrière. Dans la même rangée, étaient assis côte à côte, In Khaldoun, Descartes, Max Weber, Rachid Mimouni, Abdelhamid Ibn Badis, Karl Marx, Sigmund Freud, Slimane Amirat, et Mohamed Boudiaf. " que font-ils ici, tous ceux-là ? me dis-je, puis, sans trop chercher à avoir de réponse, je demandai à Freud de commencer.

" Ce qui se passe ces jours-ci chez vous, à mon avis, lança-t-il, relèverait plutôt de l'extériorisation de certaines frustrations refoulés depuis longtemps dans l'inconscients de quelque individus ou de quelques groupes d'individus. Vous n'êtes pas sans savoir que l'agression est toujours motivée par une ou plusieurs frustrations et que la cible de l'agression est souvent considérée, à tort ou à raison d'ailleurs, comme étant la source de la frustration. Si, par exemple, quelqu'un juge que vous voulez l'empêcher ou que vous pourriez l'empêcher d'atteindre son but, il s'en sent frustré et vous agresse. Que l'agression soir verbale, physique, qu'elle soit directe ou par l'intermédiaire d'autres personnes, ceci ne change rien aux choses. Je vous remercie de m'avoir écouté "

Tant qu'il y a des doutes, il y a de l'espoir " Moi, fit aussitôt Marx en se levant brusquement et en passant la main doucement sur sa barbe, je vois la chose avec un autre œil. Je ne crois pas, en effet que l'on puisse expliquer ce qui se passe autrement que par le décalage incroyable qui sépare la superstructure de l'infrastructure chez vous. Plus personne ne conteste le fait que l'infrastructure détermine les changements sociaux, mais personne ne remet en cause non plus que la superstructure veille toujours à maintenir l'état des lieux car il lui est profitable. Ce qu'on a remarqué, c'est que, depuis quelques temps, la contradiction entre l'infra et la superstructure ne cesse de grandir, poussant les uns à vouloir justifier la pérennité des rapports sociaux en place et les autres à vouloir la changer. n'est-ce pas que, comme dit le proverbe, des contradictions jaillit la lumière ? Eh bien, là aussi, il s'agit de contradictions car chaque système porte en soi et entretient les contradictions qui le mènent à sa fin ". Il s'assit aussi brusquement que comme il s'était élevé.

In Khaldoun se leva. Il était mince et dégageait une sorte de fierté. " ce qu'il y a d'intéressant chez certains, fit-il en regardant Marx, c'est l'ensemble des subterfuges auxquels ils recourent pour généraliser ce qui n'a pas toujours lieu de l'être. là où on est, la assabiya est une réalité si forte qu'elle est toujours derrière la course au pouvoir. Je l'ai dit dans mes Prolégomènes ou Muqaddima et je le redis ici devant vous, l'identité et la communauté d'intérêts fondent les groupes et nul n'est besoin de rappeler que dans une scène politique, ou même dans une société de manière générale, les groupes entrent en compétition pour imposer leur souveraineté. Jusqu'où peut aller cette compétition ? Jusqu'à quel degré peut monter son intensité ? cela dépend du pouvoir perçu par les membres des différents groupes. " Il jeta un autre regard à Marx avant de s'asseoir.

" Moi, commença Descartes en se levant avec difficulté à cause visiblement d'un mal de dos, je crois que ce ne sont ni les certitudes ni la confiance qui font avancer les sociétés. tant que l'on a la certitude que le groupe dominant est le meilleur et que lui seul peut mener le pays à bien, on n'a aucune chance de progresser car cela empêche toute comparaison et anéantit tout espoir d'amélioration. c'est une preuve irréfutable de la maladie de la société. Mais dès qu'il y a un doute à ce propos, dès que les gens se mettent à parler pour dire qu'il peut y avoir d'autres possibilités que celle imposée, alors c'est un signe de bonne santé de la société. Or, c'est ce qui se passe ces jours-ci en Algérie, une partie émet des doutes quant à la capacité d'une autre partie à continuer à gérer le pays. Et je trouve que c'est positif.

que maintenant cela ait des répercussions sur l'infrastructure comme disait Marx, cela est clair. Il est tout aussi admis que cela se fasse ressentir aux niveaux des frustrations qui vont donner lieu à des agressions, comme l'avait souligné Freud. il est tout aussi certain que la communauté d'intérêts fasse intervenir la assabiyya, comme attesté par Ibn Khaldoun, on ne dirait pas le contraire et j'irais même jusqu'à accorder à Weber que l'autorité y laisserait des plumes. Mais on n'avance pas pour rien et l'on ne progresse pas en dormant.

Pour ma part, fit Boudiaf sans se lever, je pense que les choses sont plus simples. C'est la mafia politico-financière qui ne veut plus lâcher ses acquis. Nous jugeons ses acquis malhonnête, elle les juge légaux et légitimes. Le problème est bien plus ancien. Il faut remonter à la nature et à l'origine du pouvoir en Algérie indépendante pour comprendre le cheminement du raisonnement du groupe qui a réussi aujourd'hui à mettre main basse sur l'Algérie. Mais je le dis et le répète, si l'on arrive à dégager un petit nombre de cadres compétents, on viendra à bout de cette malédiction.

«Oui, le fleuve a été détourné»

Rachid Mimouni se leva. Il passa la main dans les cheveux puis commença : " Je suis tout à fait d'accord avec si Tayeb El Watani et je voudrais ajouter seulement que cela n'a été possible qu'après que le fleuve de notre révolution ait été détourné. cela fait plus d'un demi-siècle que l'on s'éloigne de l'esprit de la révolution pour laquelle des hommes, rappelons-le, ont donné leur vie. Malheureusement, la révolution n'a servi que quelques-uns et ce qui arrive aujourd'hui n'est qu'une conséquence logique car lorsqu'on a détourné une fois, on est toujours tenté de le refaire. La récidive, il n'y a pas que chez nous que cela se passe !

c'est le manque de démocratie auquel a été astreint le pays depuis le début qui a fini par déboucher sur cette impasse. Nos responsables n'ont jamais eu l'intention de travailler pour une démocratie sérieuse. ce n'est pas aujourd'hui qu'ils vont le faire. Tout propos contraire n'est que mensonge.

Pour ma part, dit aussitôt Abdelhamid Ibn Badis en rejetant d'un coup nerveux son burnous par-dessus l'épaule, et combien même vous concèderai-je aux et aux autres quelques-unes des explications avancées, je demeure persuadé que le problème est beaucoup plus profond que vous le dites. l'explication est surtout religieuse à mon sens. Vous n'avez pas été à la hauteur de la " Amana ", vous avez encouragé la médiocrité alors que votre religion vous recommande de propulser les compétences. Vous avez préféré le clientélisme au mérite et vous avez érigé la bêtise en valeur. la corruption, la dilapidation des deniers publics, la dégradation de l'Etat, le recul des valeurs et la disparition des repères… tout cela est dû à votre éloignement de la religion car, voyez-vous, lorsqu'on craint Dieu, on ne détourne pas un pays, tout un pays, au profit d'une poignée d'individus et au détriment des autres, de la majorité. Lorsqu'on craint Dieu, on ne lape pas la sueur des autres comme cela se passe chez nous malheureusement. On ne se soule pas à leur sang, et cela se passe chez nous malheureusement. On n'érige pas les fortunes avec la misère des pauvres gens et cela a lieu chez nous. c'est connu, depuis que le monde est monde, la société qui où domine l'injustice, l'iniquité, la hogra, la corruption, l'indécence, le mal dans ses multiples formes, connaissent à un moment ou à un autre des difficultés, des douleurs, elles ont toutes été, et de tous temps, frappées par la sanction divine.

il y eut après Ibn Badis un long moment de silence. Je m'attendais à ce que Silmane Amirat prît la parole, mais il ne bougea pas. Je pensai rapidement qu'il ne fallait pas laisser passer cette occasion de l'entendre et je lui demandai son avis. Le vieil homme hésita un instant puis se leva avec calme, laissant apparaître une grande confiance en soi.

Il est difficile de parler après le Cheikh, c'est pour cela j'ai gardé le silence. Mais puisqu'on me demande mon avis, je dirai plutôt qu'il s'agit en ces jours des douleurs de l'accouchement. Vous connaissez " el makhadh " ? Eh bien, je pense que l'Algérie connait ses douleurs d'enfantement. Elle veut mettre au monde une démocratie et, à l'instar toutes les naissances, cela ne se fait pas sans douleur. Le mal est grand parce que toute naissance tardive cause de grandes douleurs et parce que plus on avance dans le temps et moins il est facile de donner naissance. la démocratie devait venir il y a longtemps, seulement certains malades, quelques fous et beaucoup de parvenus en avaient décidé autrement. Qui, au nom d'une vérité qu'il ne détient pas ; qui, au nom d'une légitimité qu'il n'a jamais eue ; qui, au nom d'une compétence qui lui a toujours fait défaut, ils se sont tous entendus pour confisquer l'Algérie aux algériens. A l'époque j'avais crié haut et fort que " si j'avais à choisir entre la démocratie et l'Algérie, je choisirais l'Algérie ". Aujourd'hui encore je le redis, c'est plus fort que moi mais c'est ainsi. Si j'avais à choisir entre la démocratie et l'Algérie, je choisirai encore aujourd'hui l'Algérie. Ceci ne signifie nullement que je cautionne les incompétents et les inaptes qui ont commis le holdup up de tout un pays, mais simplement que le cœur a des raisons que la raisons ne connait pas. Sauvons l'Algérie du danger immédiat qui la guette, la démocratie a tout le temps de venir. Elle doit bien venir un jour car l'Algérie ne sera jamais stérile ! ".

A ces mots, une cloche retentit pour signifier la fin du cours. Bizarre me dis-je, une cloche à l'université ? C'est alors qu'entra Jacques Séguéla presqu'en courant. Il chercha un instant du regard puis demanda : " Ali Benflis n'est-il pas là ? ". Comme personne ne lui répondit, il se tourna vers moi et me dit " S'il vous plait dites à Benflis, si vous le voyez, de bien faire attention à sa communication car, dès le départ, il l'a tout faux " puis s'en alla. la cloche sonnait toujours. Je sursautai. c'était l'alarme du portable qui sonnait depuis longtemps déjà ! je me réveillai difficilement.

Finalement me dis-je en, sirotant un café à la hâte, quel que soit l'angle à partir duquel on tente une explication à notre actualité, on finit toujours par en arriver à la gestion du pays qui n'a pas été correcte. la mauvaise gestion est un mal qui ronge, profondément et en douceur, et lorsque le jour viendra, tout tombe en ruine. la désillusion est la réalité des peuples qui ont été mal gérés et la décadence est le prix à payer par les pays lorsqu'ils élèvent les incompétents au sommet ! C'est pour cela que nous en sommes là aujourd'hui !