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El Alia, carré 22, n° 166

par Belkacem Ahcene-Djaballah

TALEB ABDERRAHMANE. Guillotiné le 24 avril 1958. Portrait historique par Mohamed Rebah. Préface de Mohamed Bouhamidi. Apic éditions, Alger 2013. 102 pages, 500 dinars

C'est un véritable crève-cœur que de voir, aujourd'hui, et cela dure déjà depuis un bon bout de temps, un lieu devenu - juste après l'Indépendance et durant les années 60, 70 et 80 -hautement symbolique (mythique même) pour la jeunesse algérienne en général et la jeunesse estudiantine en particulier, «abandonné» à des travaux qui n'en finissent pas et aux rats, offrant aux regards extérieurs, en plein centre d'Alger, le naufrage de notre mémoire collective.

Le lieu, c'est le Cercle Taleb Abderrahmane qui, durant la période coloniale (cela s'appelait l'Ottomatic), était le rendez-vous de tous les étudiants fascistes, un lieu où se tramèrent, avec Lagaillarde, bien des complots criminels OAS.

Etudiants au début des années 60, nous étions fiers, garçons et filles, surtout les tout nouveaux, de nous attabler à sa terrasse non pour parader ou plastronner, mais surtout pour rendre hommage, pour nous «relier», à un grand combattant : Taleb Abderrahmane.

Eveillé à la politique à 15 ans, ayant, suivi la foule des travailleurs, sortie de la Casbah le 1er mai 1945, maquisard, capturé les armes à la main au sud de Blida, car «vendu» à l'ennemi, guillotiné à 28 ans le 24 avril 1958. Un jeune pas encore adulte mais déjà un homme, un vrai. «Monsieur le Professeur» comme l'appelait affectueusement sa maman, Yamina, tellement éblouie par son savoir car il fréquentait l'Université. Trois condamnations à mort successives pour le même motif : préparation de substances explosives (utilisées par la Zone Autonome du FLN dans la Bataille d'Alger). Mais aucune ne l'avait ébranlé, faisant face dignement, froidement et tranquillement à ses «juges», puis à son bourreau. «Pour ma patrie, pour mon idéal et pour mon peuple… Je saurai mourir». Face à l'imam venu lire la «Fatiha» au pied de l'échafaud, il lança : «Prends une arme et rejoins le maquis».

Avis : Petit livre complet. Clair, précis, concis. Avec des annexes, très utiles, ainsi qu'une bibliographie. Petit livre complet… et utile pour réveiller les mémoires endormies et les héros oubliés

Extrait(s) : Taleb Abderrahmane et ses amis (Akkache, Ould Amrouche, Bouhraoua, Mustapha Kateb, Mohamed Zinet, Hadj Omar…) «étaient semblables par leurs rêves, ceux d'une Algérie libre, d'une vie meilleure pour ceux qui travaillent, d'un monde plus juste et plus humain» (p 29), «Taleb Abderrahmane est un héros exceptionnel. Le livre le montre avec un grand talent. L'autre mérite de ce livre est de nous rendre intelligible l'engagement massif des autres étudiants et lycéens qui furent aussi des héros. Certains, de grands héros» (p 79, Mohamed Bouhamidi)

AICHA ET LES AUTRES NOUVELLES FANEES. Pour ne jamais oublier Novembre. Recueil de nouvelles de Abderrahmane Chergou (avec une préface du Dr Y. Khatib, colonel Hassan, dernier chef de la wilaya IV). Lazhari Labter éditions. Alger 2013. 229 pages, 500 dinars

Déjà, de son vivant, lorsqu'il écrivait dans la presse, bien que ses idées étaient dérangeantes pour beaucoup (ceux qu'il dérangeait le plus l'ont assassiné, intolérants et peu habitués à la liberté d'expression), son style et son engagement remuaient, tant la sincérité était grande, tant sa «vérité» était vraie.

Toujours engagé politiquement et sur tous les fronts, il avait oublié lui-même qu'il avait un talent d'écrivain.

Un bijou que cet ouvrage (en fait le second) ! Qui mériterait d'être «exporté» en France (et ailleurs) afin de faire connaître les réalités du combat contre le colonialisme. A travers les 13 histoires réelles ou «arrangées», parfois «incroyables» (et, pourtant, certainement, en grande partie vraies) l'auteur a pu restituer, au détail près, des situations, des événements, des émotions, des drames, des douleurs, des odeurs même qui rendent encore plus vivante aujourd'hui la Révolution armée algérienne. A travers la vie de tous les jours : des combattants, des héros anonymes, des femmes, des enfants, des vieillards, des animaux… On (re-) vit les moments décrits tant la restitution est correcte et prenante, remuant bien des souvenirs de notre enfance que l'on croyait oubliés. A en pleurer quand on sait que ne le liront que les quinquas francophones et plus et, qu'en l'absence d'une politique nationale de traduction, des centaines de milliers de jeunes ne le liront pas et ne sauront pas les prouesses guerrières et de résistance des aînés ou de leurs parents. Quelle misère qu'un peuple cultivant l'inculture, les ragots et les infos de caniveau!

Avis : Nouvelles fanées ? Pas du tout. De l'émotion plein les pages. Attention aux larmes, car, bien que ce soit des nouvelles, la réalité est là, bien vraie. La guerre de libération comme elle n'a jamais été racontée. Un seul héros, le (petit) peuple !

Extrait : «Ces petites perles de nouvelles donnent à voir le côté jardin de l'ALN, celui qu'on ne trouve pas beaucoup dans les témoignages et mémoires de djounoud et responsables. L'ALN y est présente, mais les arrière-fonds….» (p 9, préface) «Quand on sait que demain sera meilleur, aujourd'hui est toujours supportable quel que soit le malheur qui l'habite» (p93), «Les hommes se sont trop enfoncés dans la guerre et d'aucuns pensent, sincèrement, que parler de paix c'est une forme de défaitisme, d'abandon, en tout cas un risque de ne pas prendre en charge totalement les nécessités de la guerre qui continue. Ils s'imaginent même qu'ils laboureront demain et construiront routes, écoles et maisons à coups de rafales de mitraillettes» (p157)

LE CAMP DES OLIVIERS. William Sportisse. Parcours d'un communiste algérien.Entretiens avec Jean-Pierre Le Foll-Luciani. Editions El Ijtihad. Alger 2013 (Presses universitaires de Rennes, 2012). 353 pages. 1000 dinars

Un Constantinois né en 1923 dans une modeste famille de culture judéo-arabe avec, autour de lui, entre autres, Sarah la mère et Zahira, la tante. Parlant aisément l'arabe… sa langue maternelle. Milieu assez religieux, du moins le père, Simah. Ayant subi dans sa vie quotidienne d'enfant, à l'école, et de jeune, dans la rue, le racisme européen anti-juif. Un frère aîné, Lucien, très engagé dans la lutte ouvrière. 16 ans à peine et il adhère au Parti communiste.1944 : la Gestapo assassine son frère, résistant, en France.

Pour lui, colonialisme, capitalisme et fascisme ne font qu'un, car kif-kif.

Juste après la Seconde guerre mondiale, il est déjà pour la lutte pour l'Indépendance de l'Algérie, son pays.

Pour la petite histoire, c'est, semble-t-il, le premier à avoir participé à l'animation, déjà avant le début de la guerre de libération (mai 54), à partir de Budapest (Hongrie) où il s'était réfugié, une émission de radio… en arabe, s'il vous plaît, consacrée au pays natal et aux luttes armées maghrébines. H. Ait Ahmed a même écrit, par l'intermédiaire de l'ambassade d'Egypte, afin de féliciter l'équipe pour son émission, et pour demander de passer l'appel du 1er Novembre… «qui avait été donné, immédiatement, dès le départ». Elle cessera d'émettre sous la pression du gouvernement français.

Retour au pays, à Constantine, en mars 56. «Omar» coordonne l'action clandestine des communistes constantinois et y organise le soutien à l'ALN jusqu'à la fin de la guerre.

Alors, une autre vie commence. Une vie de journaliste, à Alger Républicain.

Juin 65 : Le cauchemar commence. Il est arrêté, torturé, emprisonné (Lambèse, Oued Rhiou…) ... Libéré en 68, assigné à résidence jusqu'en 74 à Tiaret, tout en travaillant à la SONATRAM en comptabilité analytique… à Alger (grâce au ministre Zaibek – ancien journaliste à la rubrique sportive d'Alger Républicain - qui avait alors comme amis Jacques Salort et Jules Molina), il continue de militer, au sein du PAGS… pour une Algérie socialiste.

94. Le cauchemer reprend. Menacé par les terroristes islamistes, il est obligé de s'exiler.

2013 : 90 ans et toutes ses dents… et des souvenirs plein la tête. Aucun regret. Toujours militant. Toujours «accro'» au pays. Quel bonhomme !

Avis : 329 pages d'histoires qui, mises bout à bout, tout au long de plus de 70 ans de militantisme et d'engament révolutionnaire, font partie de l'Histoire du pays. Un livre sous forme de questions –réponses qui vous transporte dans un «autre monde». De la fiction ? non, de la réalité vraie. Le passage qui remue et indigne le plus : «Dans les prisons du coup d'Etat»

Extraits : «Q : Saviez-vous immédiatement qui était le Fln ? R : Non, nous en savions pas dans le détail. C'est normal : le Fln était une organisation clandestine. Mais nous étions d'accord avec eux et nous comprenions leur lutte. Il était normal que nous apportions tout de suite notre soutien. L'essentiel était dans un premier temps d'apporter notre solidarité et de lutter contre la répression» (p 193), «Nous retournons régulièrement en Algérie. Mais se réinstaller au pays est devenu trop compliqué. Nous sommes trop vieux !» (p 329) .