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Il y a Ministre…  et ministre

par El Yazid Dib

«Rien n'est comparable à la qualité d'un ministre qui arrive si ce n'est le défaut d'un ministre qui part. »Emile Banning

Des noms usuels. D'autres d'un gabarit exemplaire. Ils sont ministres. Ils l'ont été une ou plusieurs fois. Il y a des ministres Ministres et des ministres ministrés. La majuscule est ainsi déterminante.

Tout d'abord une admiration n'est jamais une flatterie. Dire à quelqu'un qu'il est gentleman n'est pas une adulation qui d'ailleurs ne vise aucun objectif si ce n'est celui d'exprimer avec amabilité un sentiment désintéressé à l'égard d'un homme et non d'une fonction précaire ou un poste passé. Ensuite il est dit que si les hommes sont périssables, les idéaux eux, sont immuables.

Il est parfois difficile d'arriver à comprendre aisément la structure mentale d'un chef. Au gouvernement l'unique lien qui devrait regrouper justement tous les membres de ce gouvernement est, dans le principe sacro-saint de la bonne gouvernance ; l'intérêt commun, voire l'unicité patente ou latente de la vision politique dans la direction des hautes affaires du pays. A ce propos, dans le nouveau cabinet Sellal tous les ministres sont sensés avoir reçu l'assentiment moral présidentiel. Alternativement aux précédentes compostions, depuis 1999 Bouteflika reste à cet effet insatiable en termes de satisfaction de ses penchants managériaux en matière d'hommes d'Etat. Le président évalue ses ministres selon la grille de lecture des années révolues où le ministre comptait aux yeux des gouvernés au même titre, à l'identique valeur que comptait le président de l'époque. Bouteflika fut certes un ministre hors paire. Son jeune âge, sa frimousse d'archange, sa fougue de globe-trotter et surtout l'acquiescement parraineur boumedieniste, valaient plus qu'une caution ou une certitude pour sa réussite. Etre le ministre de quelqu'un de très fort, ne peut que traduire d'abord sa propre force. Etre le président que l'on veut fort d'un ministre moins fort, exprime un malheur de nomination. Malheureusement, les manœuvres politiques de coulisses ou de laboratoires ne font pas que créer les gènes d'un ministre. Sures et rassurées, elles vont jusqu'à moduler en fonction des besoins pressentis au portefeuille ministériel concerné, l'ossature complaisante du futur et serviable candidat. Bouteflika, comme dirait l'autre mérite mieux.

La volonté d'être ministrable devra par ailleurs provenir d'une essence de militantisme avéré. L'on verrait mieux les ministres se faire recruter dans le lot d'un effectif ayant au moins une connotation politique, en sus des performances personnelles. Du vivier des sénateurs, des députés ou d'élus locaux à vocation nationale, l'on pourrait toutefois commencer à fabriquer pour des lendemains surs et stables, le fœtus du ministre de demain. Mais comme à ce stade aussi, la compétence se fait chiche, laissant choir en ses lieux et places l'opportunisme grégaire et sournois, l'utilité est de voir grand et bénéfique. Pourtant le pays Algérie, recèle des potentialités avérées. Un ministre est d'abord une compétence dans la créativité et un instrument d'accompagnement. Il est aussi un agissement et une action de contrôle, pour être ensuite une écoute attentive. Loin d'un distributeur de deniers publics, son brio s'accentuera non seulement dans l'exécution d'un programme mais bel et bien dans la conception de celui-ci. La conviction à ce niveau de responsabilité est un gage de réussite.

Ce qui produit justement une différence dans la stature d'un ministre en rapport avec celle d'un simple haut fonctionnaire c'est philosophiquement ce raccord ombilical à une borne du système. Sans caution de couverture l'on est loin de le devenir. Ni la compétence, ni la hargne encore moins la notoriété publique ne peuvent par pur hasard donner naissance, pour un commun des mortels, à une ordinaire individualité d'être ministrable. Ainsi le ministre naît et meurt dans les couches du régime.

Il ne pourra jamais savoir à quel moment ni dans quelles circonstances les bénédictions seigneuriales lui permettront l'aisance d'accès à l'accomplissement officiel de ce qui fut qu'une extrême ambition. Le rêve est souvent plus utile que la démesure d'une fausse ambition. Quoique que l'on dise, dans un passé récent les ministres étaient connus sinon " sus " par tout le monde. La majorité du monde n'arrive pas à situer certains noms de ministres dans certains départements de ministères. Ou bien la propagande télévisuelle de l'époque (moins de parabolés) ou bien la trompe des bonhommes qui faisait sonner ou fait taire leurs noms. Ou bien à l'époque, le ministre durait en termes de chronologie, pendant que les contemporains ne chauffent pas assez leurs fauteuils. Du moins, sauf pour certains. Les ministres font la ronde et le tour de table là où l'on ose sans impudence à attribuer à ce va-et-vient, la règle de l'alternative politique ou l'obligation du changement. Certes le changement est devenu une règle, pas dans l'outil ou la méthode mais bel et bien dans les patronymes des titulaires de leviers dans certaines commandes du pays.

En dehors du personnel politique duquel en bonne théorie doit être extrait le personnage futurement ministrable, l'usage est en bon train de prendre l'habitude de le choisir dans un registre de la haute loyauté.

Le dévouement là devrait être, par principe orienté vers une constante et non une unité ou un groupe de personnes. Le dévouement prend donc une signification d'auto-pourrissement.

La réaction expéditive et immédiate d'un homme pétri aux usages de l'administration, n'est pratiquement pas exempte de doutes ou d'invariabilités. D'autant plus s'il occupe un rang appréciable dans la hiérarchie ; elle ne serait capable que de le transformer en une machine de " travail ". Il y a dans le lot, certains walis qui durant leur fonctions répétitives, n'auraient de but que de se voir, pourquoi pas couronner, en fin de carrière administrative, d'une auréole de personnalité politique. Ministre. Si quelques uns pourront bien faire l'exception dans un exécutif technocrate, du seul fait qu'ils incarnent parfaitement l'autorité et disposent d'une personnalité adéquate, d'autres par contre, croient que bâtir une centaine d'immeubles ; puisse leur procurer le droit d'accès à l'équipe gouvernementale.

Les ministres débarqués auront maintenant à savoir que la précarité de l'emploi supérieur n'est que rarement perçue comme un élixir dont l'enivrement tient à s'évaporer aussi vite que passe le moment de l'étourdissement que cause la haute fonction. Celui qui agit dans la passion de croire faire mieux que les autres, ou aperçoit que son talent n'est nullement égalable, se goure et se fourre un stylo dans l'œil.

Celui qui croit arriver à gérer aussi aisément que l'ont fait ses doyens, n'a pas à s'alourdir davantage de séances, de conseils et de tableaux de bord, mais pense managérialement comment devenir titulaire d'un" permis de conduire " dans la bonne gouvernance. Car il existe substantiellement une grande différence entre un passé gouvernemental et un présent à tour de domino ; une partie et on recommence ! Ils étaient des militants, les ministres d'antan. Ils sont des fonctionnaires. Ils étaient des décideurs. Ils sont des demandeurs d'avis. Ils étaient les serviteurs d'un Etat. Ils sont au service d'un régime. Les ministres d'antan provenaient d'une pépinière un peu exceptionnelle. Ou de la maison révolutionnaire ou du sentiment national. Mais guère de la coopération technique. Ils étaient bien de chez nous. Ils le sont heureusement toujours, pour certains. Nous n'avions point connu de binationaux qui vaquaient aux postes les plus supérieurs de l'Etat et se gavaient des ristournes émanant du trésor public. Leur progéniture, certes fréquentait pour les uns, les hautes universités d'outre-mer, mais n'y était pas née. Nos ministres du moment font de la gestion une mécanique qui répond aux doléances quotidiennes. Peu importe le feedback qu'ils reçoivent. Ils font de la statistique. Ils la commentent sans nul idéal de vouloir convaincre quiconque. Ils crapahutent néanmoins à aspirer faire quelque chose de bon. Limités parait-il dans leur champs d'action, ils tentent cahin-caha à chaque fois de se déresponsabiliser à la décharge d'entraves ou d'obstacles majeurs. Seul le pouvoir est censé apprécier l'effort de l'un par rapport à l'inertie de l'autre se disent-ils. C'est pour ce dernier justement qu'ils semblent agir et s'entêtent de faire croire à autrui une bénédiction d'en haut. Devant tous ces paradoxes, sur quel registre évalue-t-on donc un ministre ? Sur le nombre de ses inspections extra-capitale, les projets engagés et non réalisés, les moyens déployés mais mis vainement en branle, les chiffres rébarbatifs, les études lancées et demeurées sans suite. ?

Alors que l'on devait le faire sur l'état de satisfaction des utilisateurs et usagers du produit ministériel. Un ministre doit produire quelque chose, ou d'essence matérielle et physique ou de service. Sommes-nous satisfaits de l'état de nos hôpitaux, de nos routes, de nos cités, de nos administrations, de nos guichets de payement?

Sommes-nous heureux de revenir du marché prenant en guise de panier, un sac poubelle à moitié vide ? Le sommes-nous également quand l'on interroge nos bambins sur leur journée passée à l'école, à l'université ou dans la rue ? Peut être que ce ne sont ici que quelques paramètres d'évaluation citadine, loin de l'orthodoxie des exégètes en matière d'évaluation managériale. Car le citoyen en finalité, outre qu'il soit esprit est aussi matière. Il a des besoins dont la satisfaction demeure du ressort de ceux qui sont censés le gouverner, sans qu'il y ait cependant de sa part une banale volonté pour le faire. Entre ministres d'hier et d'aujourd'hui, il y a toute une période temporelle, toute une culture gestionnelle, toute une génération de cran, de gabarit et d'ossature.

Ils ne prêtaient pas le flanc tous azimuts. Des hommes de baroud, de nif. Le risque dans la gestion de leur département n'était pas incarné dans la fâcherie de la présidence, mais bien dans le remord moral qu'entraînerait une faillite ou la sensation terrifiante de la mission inaccomplie ou échouée. Une situation donnée ne s'assimilait pas simplement à un point d'ordre du jour gouvernemental. Elle était un devoir national. Presque un djihad. A la imite d'une affaire personnelle. La démission alors n'était pas une procédure. C'était le limogeage. Donc une mort politique. Plus grave qu'une mise fin aux fonctions, qui permettra un temps après un probable retour aux affaires. De nos ministres l'on ne garde pas assez de noms ni assez d'intitulés exacts de leur portefeuille ministériel. L'on ne se rappellera d'eux que par quelques frasque et déboires. Hilarité ou ironie. Tellement, qu'elle devient l'équivalent d'un record, la longévité dans ce conseil, à l'exception d'un cas est une denrée rare. A peine chauffé, que le cuir du fauteuil ministériel éjecte bien au large dans les vagues de la disgrâce son précaire locataire. Furtif est le nom qui s'y assoit, aléatoire sera la fonction qui lui échoit. La postérité gardera tout l'effectif des premières années post-indépendance jusqu'à presque les années 80 où tout commença à basculer vers le dérisoire que l'on s'enorgueillit d'appeler le renouveau sous un slogan d'une meilleure vie.

Ce ne sont ni l'obséquiosité envers un pouvoir, ni l'audience populaire pouvant glorifier un nom défini, ni l'exploit professionnel qui ont à instituer les critères sélectifs de qui sera ministre. Un statut n'est pas nécessaire. Car il ne s'agit pas d'une profession ou d'un métier. Etre ministre n'est qu'une mission. Indéterminée et résiliable à tout moment. Mais elle ne devra pas en cessant ; faire cesser la hargne politique de son titulaire. Tous nos ex-ministres perdent le nord une fois éjectés du poste.

Rares sont ceux qui continuent le combat idéaliste ou idéologique censé les avoir animé durant l'occupation du poste. Etre membre d'un gouvernement cela suppose d'abord une conscience du souci national. La charge est lourde. Loin de se consumer dans l'ultime phase d'un parcours professionnel jusqu'ici réussi ; la fonction de ministre est aussi une conviction intime de pouvoir encore réussir. Elle ne devait donc pas se contenir dans un rajout de mentions à une carte de visite. L'échec ministériel rattrapera le défaillant, comme l'histoire rattrapera les intrus et les imposteurs. Rares sont ceux qui mesurent à leur juste valeur l'offre d'un poste ministériel. Dans leur majorité, ils apprennent tous à devenir ministre, une fois ministre. Cependant c'est à certains noms de ministres, sobres, sages et solennels qu'un ministère doit son auréole.

Le paradoxe de l'Algérie dans la nomination de ses ministres ne semble pas s'expliquer par une raison d'Etat, mais strictement par une vision étroitement politique. Il pourrait s'agir d'un arrangement dit politique uniquement dans le cas où une force politique partisane régule l'équilibre dans le partage du pouvoir. Mais comme l'opposition officielle ou celle agissant en dehors du cadre régulier n'a plus de main mise sur le devenir du pays, du moins présentement; l'on voit donc mal comment un parti majoritaire au parlement, d'autres y représentés, des associations, des corporations, des ordres, le bâtonnat, des confédérations, des unions, le syndicat… ne puissent pas influencer le cours de la composante exécutive de l'Etat. Seul le desideratum du régime y offre l'accessibilité. Mais peut être là aussi, il s'agit d'une exigence conjoncturelle.