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Le Maghreb, vu de New Delhi

par Pierre Morville

Comme la Chine, l'Inde a pour principale priorité de soutenir sa croissance économique, tout en cherchant à minimiser son implication politique et sa prise de risque diplomatique.

Le volume des échanges commerciaux entre l'In de et le Monde arabe est passé de 114 milliards de dollars en 2008/2009 à 144 milliards en 2010/2011. Le monde arabe dans son ensemble compte pour plus de 20% du commerce extérieur indien : l'Inde est un acteur de plus en plus actif dans la grande région. Toutefois, note Isabelle Saint Mézard dans son étude « les nouvelles relations de l'Inde et des pays du Maghreb », publié par l'IFRI, les relations commerciales se développe essentiellement avec les pays pétroliers du Golfe, « le Maghreb apparaît comme une région encore un peu lointaine dans l'horizon politico-économique indien. Mis à part l'Egypte, un partenaire traditionnel privilégié dont l'Inde surveille de près l'évolution actuelle sur la scène arabe, les autres pays ne sont pas considérés comme des acteurs privilégiés. Cela n'empêche pas les grands acteurs économiques indiens de s'intéresser aux marchés porteurs d'Afrique du Nord ». Tout en évitant toute prise de risque politique. Comme dans le cas de la Chine, les relations entre l'Inde et le Monde arabe ont été profondément marqués à ses origines par le soutien mutuel des mouvements de décolonisation. Rappelons que le sous-Continent indien retrouve son indépendance seulement en août 1947, par la formation de deux états séparés, l'Inde et le Pakistan. La rivalité immédiate entre ces deux grands pays a pesé sur les relations indo-arabes. Si l'Inde a maintenu une diplomatie active de soutien aux forces anti -coloniales du monde arabe, poursuivi ensuite dans le mouvement dit des « Non –alignés », elle ne s'est sentie guère payée en retour, la plupart des pays arabes prenant fait et cause pour le Pakistan, nation musulmane et surtout l'ennemi tutélaire de l'Inde. De même, alors que l'Inde a apporté un soutien sans relâche à la cause palestiniens, ce pays« avait été régulièrement mis sur la sellette par l'Organisation de la Conférence islamique (devenue Organisation de la coopération islamique en 2011) concernant le conflit du Cachemire » précise Isabelle Saint-Mézard. Le Cachemire dont la majorité de la population est musulmane, est situé en Asie, dans le Nord du sous-continent indien, partagé entre trois états, dans le Nord de l'Inde et du Pakistan et l'extrême Ouest de la Chine. Il est frontalier de l'Afghanistan au nord. Une zone sensible.

L'EGYPTE, PARTENAIRE PRIORITAIRE, L'ALGERIE EN SECOND

Au-delà de l'amitié personnelle qui s'était nouée entre Nehru et Nasser, l'Egypte est toujours été un partenaire prioritaire pour l'Inde. Malgré des divergences à caractère politique, Anouar El Sadate était jugé par exemple comme trop « pro-américain » par New Delhi , ou la reconnaissance de l'Etat d'Israël avec qui l'Inde a constitué et maintenu des relations continues, les relations économiques se sont néanmoins sensiblement accrues : au plan économique, l'accord bilatéral de protection des investissements est entré en vigueur en novembre 2000 ; « L'Egypte a bénéficié d'un afflux d'investissements indiens, estimés à 2,5 milliards de dollars, note la chercheuse de l'IFRI, les entreprises indiennes sont aujourd'hui à la tête d'une cinquantaine de projets ou d'entreprises dans le pays et elles auraient, selon l'ambassade d'Inde au Caire, créé 35 000 emplois ». Outre des investissements des investissements dans la pharmacie, les cosmétiques le textile, l'automobile ou les technologies de l'information, le groupe Sanmar a réalisé dans la chimie, le plus gros investissement indien avec un projet d'1,3 milliards de dollars à Port Saïd. Au résultat, les échanges commerciaux entre les deux pays s'élevaient à 2, 5 milliards de dollars en 2006/2007, pour passer à 3,3 milliards de dollars en 2010/2011.

«A bien des égards, la Libye était le pays du Maghreb où jusqu'en 2011, les entreprises indiennes avaient le plus d'intérêts en jeu » remarque Isabelle Saint-Mézard : les investissements cumulés dans ce pays avoisinaient les 20 milliards de dollars. L'affaire libyenne fut comme on le comprend, une douche très froide pour les investisseurs indiens.

Fait distinctif, « les affinités entre l'Inde et l'Algérie ont été longtemps plus politiques qu'économiques, précise l'universitaire, les chefs d'état et de gouvernement de part et d'autre ont entretenu des liens de haut niveau » et de citer pêle-mêle les visites en Algérie des premiers ministres indiens Indira Gandhi en 1973, de Rajiv Gandhi en 1985, du président Bendjedid en Inde en 1982, 83 et 87. Et de l'invitation en janvier 2001 du Président Bouteflika, premier président arabe invité aux cérémonies indiennes du « Jour de la république ».

La coopération économique a repris au début des années 2000 et s'est fortement intensifiée après 2010. Le secteur de l'ingénierie civile ont été l'un des cœurs de cible avec la présence en Algérie d'entreprises indiennes comme TCIL, Engineers India, Ircon, et dans le BTP et les infrastructures, KEC International, KalpataruGammon India, Gulf Jyoti International, ou le groupe Dodsal. Dans le domaine de l'énergie, de grandes compagnies indiennes tels OIl India, Indian Oil corps, Bahrat Petroleum Corporation, Indian Oils Corporation, Gail India ont signé des contrats fructueux avec la Sonatrach. Il ne faut pas non plus oublier le secteur pharmaceutique (Sun pharamceuticals, Mission Vivacare, Zydus, Famy Care…), l'automobile où l'industriel indien Maruti- Suzuki détient aujourd'hui 6% du marché automobile algérien.

L'UNION EUROPEENNE A LA CROISEE DES IMPASSES

La Chine et l'Inde mènent dans le Maghreb des relations économiques basées pour l'essentiel sur une vision pragmatique de leurs propres intérêts. Lorsque ces intérêts convergents avec ceux des pays maghrébins, on peut alors assister à des processus de co-développement.

 Mais la coopération politique, voire la simple solidarité sont des terrains que Pékin ou New Delhi explorent avec une infinie prudence ?

 L'Union européenne qui reste le 1er marché du monde, voisin et principal partenaire des relations économiques du Maghreb ne brille pas non plus, hélas par la clarté de sa stratégie vis-à-vis de ces pays riverains. Le processus de Barcelone qui visait à donner un cadre stratégique aux relations euromaghrébines s'est enlisé dans les méandres bureaucratiques de la Commission européenne et les divergences de vues souterraines entre l'Europe du Nord et l'Europe du Sud sur ce dossier. L'Union de la Méditerranée qui fut l'une des rares bonnes initiatives de Nicolas Sarkozy resta une opération franco-française qui avorta très vite.

 Dans les faits, il n'existe pas de cadre stratégique dans les relations entre l'Union européenne et les pays du Maghreb. On a affaire en réalité à une juxtaposition de politiques bilatérales, pays par pays, des deux côtés de la Méditerranée.

 La crise économique qui frappe les pays européens depuis 2008, a eu naturellement des effets négatifs sur les échanges euromaghrébins. Les Printemps arabes ont surpris l'Union européenne comme toutes les autres grandes puissances. On se souvient encore des pathétiques tentatives de la France pour se porter au secours du régime de Ben Ali, en Tunisie. La venue au pouvoir de gouvernement islamiste en Tunisie et en Egypte a encore compliqué la donne. Si le principe de non-ingérence, chers à la Chine et à l'Inde qui s'abstiennent de toute critique de la politique intérieure ou extérieure des pays partenaires, cache une certaine hypocrisie des intérêts chinois ou indien, business oblige, la politique d'ingérence devrait être maniée par les Européens avec beaucoup plus de précaution, surtout quand elle se mène tout aussi hypocritement, au nom des « grands principes », moraux, humanitaires, démocratiques… Le plus bel exemple fut l'intervention anglo-franco -américaines en Libye et qui entraîna la chute du régime de Kadhafi et l'assassinat de ce dernier dans des circonstances particulièrement sordides : c'est bien évidemment bien plus le pétrole libyen que les intérêts de la population libyenne qui étaient dans la ligne de mire.

L'intervention militaire française actuelle au Nord-Mali semble mieux cadrée, notamment par la participation des troupes de nombreux pays de l'Afrique sub-saharienne. Un front contre le terrorisme islamiste peut en effet fédérer un grand nombre gouvernements dans la zone. Mais l'opération française n'est pas dénuée de visions géopolitiques et économiques à moyen et long terme. Ce qui après tout est compréhensible mais la consolidation des relations exigera tout d'abord de puissants et prolongés investissements français et européens pour conforter les économies et les démocraties fragiles, du Mali tout d'abord, mais également des autres pays de la zone. Difficile à réaliser quand le seul mot d'ordre de l'UE est « Austérité budgétaire avant tout ! ».

Cette orientation économique folle est d'ailleurs en train de faire doucement imploser l'Union européenne. Imposée dogmatiquement par Angela Merckel à tous ses autres partenaires, ce diktat sur les compressions budgétaires est à l'inverse de la politique économique américaine actuelle. Barak Obama a estimé en effet à juste raison qu'imposait des cures de rigueurs extrêmes dans le cadre d'une économie en récession, ne pouvait qu'accroître la crise, les citoyens en étant les premières victimes. Le gouvernement américain a donc pleinement joué une politique de relance, servi dans les faits par la prééminence du dollar dans l'économie mondiale. Les faits semblent néanmoins lui donner raison : mardi, l'indice boursier Dow Jones (DJIA, qui fournit une moyenne des performances des 30 entreprises américaines emblématiques) a battu un record. A la clôture le 5 mars, en atteignant 14 253,77 points (+ 0,5 % sur la journée), il a dépassé son niveau maximal du 9 octobre 2007 de près de 90 points.»Journée historique», répétait à satiété la présentatrice Su Keenan, sur Bloomberg TV. «Rock'n'roll sur les marchés», s'époumonait Jeff Kilburg, un chroniqueur chez la concurrente CNBC.Les effets de l'effondrement boursier de la mi-octobre 2008, qui avait amené le Dow Jones à chuter de 54 % en six mois (6 627 points au plus bas le 2 mars 2009) ont ainsi été effacés.

 En Europe, le climat général est plutôt à une immense déprime. Les cures d'austérité insensées qui sont imposées, notamment aux pays de l'Europe du Sud plongent ces derniers dans des récessions qui accroissent à leur tour les déficits budgétaires, faute de rentrées fiscales suffisantes. Des pans entiers des populations concernées, classes populaires en 1ère ligne, bien sûr, mais, fait nouveau, les classes moyennes sont aussi largement touchées, qui connaissent des fins de mois difficiles quand il ne s'agit pas des fins de semaine. Mais rien ne fait bouger l'austère Madame Angela Merckel. Il est vrai que comme bonne fille d'un pasteur méthodiste, elle doit avoir la conviction qu'on n'obtient la grâce que par la souffrance. Il est vrai également que protégée par ses succès à l'exportation, l'Allemagne peut mettre son économie et son budget à l'abri de l'austérité qu'elle ordonne aux autres pays partenaires ; Les syndicats allemands viennent d'ailleurs d'obtenir de significatives augmentations pour leurs salariés.

LA CRISE EUROPEENNE PREND UNE DIMENSION POLITIQUE

La situation est tout autre pour les pays méditerranéens de l'Union européenne. On ne parle même pas de la Grèce où le niveau de vie et surtout de l'emploi est largement inférieur aux chiffres affichés par les autorités turques, la Turquie, éternel rival de la Grèce, ayant eu, semble-t-il, l'immense chance de voir échouer sa candidature d'adhésion à l'union européenne (le 1ère date de 1964 !). Les Turcs devraient bénir leur chance au jeu. Il est vrai que, paraît-il, les modernes Ottomans sont des turfistes enragés et joueurs de jeux de hasard, passionnés… Le Portugal, connu pour sa modération politique et son sens des compromis, a rompu l'image avec de très fortes manifestations populaires en fin de semaine : plus d'un million de personnes, de tous âges , suivant l'exemple des « indignés » espagnols, appelés ainsi en hommage à l'immense Stéphane Hessel, l'ancien résistant et diplomate décédé le 27 janvier dernier, sont descendues dans les rues du pays le 2 mars pour demander la fin de l'austérité. Ce mécontentement croissant pourrait bouleverser le système politique en place depuis la chute de la dictature salazariste. Dans les cinq dernières années, trois à autre cent mille portugais ont quitté leur pays, qui compte aujourd'hui 10,7 millions d'habitants. Lorsqu'on regarde la géographie du chômage en Europe, seuls quatre pays sont aux alentours ou en dessous de six pour cent de taux de chômage et tous sont contigus de l'Allemagne ; l'Allemagne, l'Autriche, les Pays-Bas et le Luxembourg. D'autres pays situés à la périphérie immédiate de l'Allemagne ont des taux de chômage beaucoup plus élevés : le Danemark à 7,4 %, le Royaume-Uni à 7,7 %, la France de 10,6 % et de 10,6 % en Pologne. Pour les pays plus éloignés comme l'Italie le taux est de 11,7 %, la Lituanie est à 13,3%, l'Irlande à 14,7 %, le Portugal à 17,6 %, l'Espagne à 26,2 % et la Grèce est à 27 %. Les coupures entra européennes Nord / Sud, et également Est/Ouest sont donc en train de s'accroître. La Commission européenne, sous influence allemande continue dans les périls, à annoncer son credo libéral, « Austérité, Austérité… », avec la certitude que la malade mourra certainement mais qu'au moins, il aura été guéri de ses mauvais penchants. Une conviction qui n'est pas du tout du goût des électeurs. Le peuple italien convoqué aux urnes a ainsi manifesté le Web end dernier, sa très mauvaise humeur : « Le professore Mario Monti, chouchou de Mme Merkel et de la nomenklatura européenne, a été sèchement renvoyé à ses études. Avec 10% des suffrages exprimés, il a cristallisé à lui seul le rejet des politiques venues d'en haut et des quelques réformes – trop souvent fiscales – qu'il a pu mener. Technocrate sans charisme, ancien de Goldman Sachs, imposé d'en haut par la clique bruxelloise, M. Monti se voyait en homme providentiel ; il aura raté jusqu'à sa démission-surprise. Il disparaîtra probablement du radar politique italien dès les prochaines élections, note le site Contrepoint, Silvio Berlusconi, annoncé politiquement mort une demi-douzaine de fois, s'est encore débrouillé pour transformer une défaite en demi-victoire ; sa coalition menée par le Peuple de la liberté est arrivée en deuxième position avec 30% des voix à l'échelle nationale, dans un mouchoir de poche avec la gauche de Pier Luigi Bersani ». Ce dernier ne dispose que de 124.000 voix d'avance. Qu'on le veuille ou non, Silvio Berlusconi mène la droite italienne. Le rejet de l'affairisme de la classe politique italienne et des politiques de rigueur imposées d'en haut – et dont les partisans semblent eux-mêmes rarement souffrir – auront jeté des millions d'Italiens dans les bras du mouvement «cinq étoiles» de Beppe Grillo. L'ex-comique devenu politicien souhaitait incarner le vote protestataire, le résultat aura dépassé toutes ses espérances. Parti de rien, le mouvement d'inspiration anarchiste Cinq étoiles, devient désormais la troisième force politique italienne.

 Quant à François Hollande, ce président français avait tenté de s'opposer en tout début de mandat aux imprécations allemandes. Il est rentré dans le rang. Sa popularité s'effondre dans les sondages. On ne pouvait pas terminer cette chronique sans l'annonce d'une très grande mesure historique :après beaucoup de très longues réflexions et l'avis de multiples experts, le nouveau Commissaire européen à la santé, Tonio Borg, a solennellement décidé d'interdire les... cigarettes mentholées. Les Européens moroses n'attendaient que cette merveilleuse décision. Sans déconner, on se sent protéger.