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L'histoire de l'ISMAS ou la tentation de la répression

par Ahmed CHENIKI

Les affaires de l'ISMAS (Institut supérieur des métiers des arts du spectacle) et de SONATRACH ont révélé, de manière extraordinaire, les dysfonctionnements d'un système politique algérien fondé sur l'absence du jeu démocratique et la gestion autocratique et opaque des affaires du pays.

Dans ces deux histoires, furent convoqués des appareils idéologiques marqués par un sérieux déficit de légitimité : l'école, la justice et la «culture officielle», instrumentés et fonctionnant comme des espaces de légitimation du discours officiel. Ainsi, les cercles gouvernants se retrouvent dans un rapport de dénégation et d'étrangeté par rapport à une société qui semble très éloignée d'eux, en rupture latente. L'histoire de la fermeture de l'ISMAS est symptomatique de ces pratiques qui donnent tous les droits et tous les pouvoirs à une ministre de la culture qui prend la grave responsabilité de fermer cet institut et de renvoyer les étudiants tout en utilisant l'appareil judiciaire que la grande majorité des Algériens suspectent d'être aux ordres. Que s'est-il réellement passé ?

 Il y a de cela, un peu plus d'une année, après une grève, la ministre s'était déplacée à l'institut en février 2011 et avait demandé l'installation de quatre ateliers (diplômes et équivalences, formation et encadrement, moyens matériels et conditions pédagogiques, vie culturelle et sociale) dont les résultats devaient être mis en œuvre par l'équipe de direction. Mais rien n'y fit. Les étudiants décident de faire grève en janvier 2013 après s'être rendu compte que les promesses n'avaient pas été tenues. Il y eut déjà un accord signé, resté sans suite, du temps où la comédienne Sonia était à la tête de cet établissement.

L'inspecteur général qui crie à la conspiration dans une conférence de presse organisée le 5 mars, usant d'un discours tétanisé des années de plomb, considère que les étudiants étaient tous des absentéistes et qu'ils émargeaient dans des entreprises audiovisuelles. Ces arguments ne résistent nullement à l'examen critique d'autant plus que la question de l'absentéisme relève dans toutes les universités du monde de l'équipe pédagogique qui décide, après constat circonstancié sur rapports écrits, de réunir le comité pédagogique qui prend la décision de sanctionner un étudiant absent. Il faut savoir également que les travaux de ces «coopératives» audiovisuelles et théâtrales attaquées par le représentant du ministère sont, en grande partie, produits ou coproduits par l'ENTV et/ou le ministère de la culture. Si chaque fois que les étudiants ou les travailleurs observaient une grève ou bloquaient les portes de l'université, toutes les universités et toutes les entreprises seraient fermées.

Les étudiants qui sont en grève de la faim depuis le 24 février ont des revendications simples: revoir le fonctionnement de cet institut qui va à vau-l'eau, redéfinir ses fonctions et leur donner la possibilité de participer à un débat sérieux sur la réorganisation de cet établissement et la revalorisation de leur statut (équivalence des diplômes). Ces doléances ont provoqué l'ire de la ministre de la culture qui ne peut pas accepter que de jeunes étudiants dénoncent la situation tragique dans laquelle se trouve leur institut dans un contexte où la corruption et la dilapidation des deniers publics, transformées en système de gestion, traversent tous les secteurs, y compris le domaine culturel marqué par l'organisation de «festivals»-bidon où on se sucre et où l'art réel est absent.

 Ces étudiants de l'ISMAS qui sont des Algériens, ont choisi, le baccalauréat en main, de poursuivre des études dans un domaine trop peu apprécié par ceux-là mêmes qui sont censés le diriger, poussant le bouchon jusqu'à expulser de l'institut et ester devant un tribunal des jeunes dont le seul délit est de vouloir étudier dans des conditions convenables. C'est une première mondiale. Jamais un ministre n'a poursuivi en justice ses étudiants. La violence de la réaction n'est nullement surprenante quand on la met en relation avec de tristes précédents : fermeture de l'institut national du cinéma (INC) en 1966, deux années après sa création sous Boumediene qui fit envoyer des dockers en 1970 tabasser des étudiants en grève du temps de l'UNEA, de l'école d'art dramatique et chorégraphique de Bordj el Kiffan sous Ahmed Taleb el Ibrahimi et de l'ISMAS aujourd'hui par Khalida Toumi.

L'ISMAS fermée par Toumi (l'inspecteur général du ministère semble incriminer le président et le premier ministre en parlant des « hautes autorités de l'Etat ») a une histoire. L'école d'art dramatique et chorégraphique a vu le jour en 1964 grâce à la bonne volonté de quelques hommes de théâtre dont Mustapha Kateb et Mohamed Boudia. Patronné à ses débuts par le Théâtre National Algérien (TNA), s'occupant exclusivement de la formation de danseurs et de comédiens dont deux promotions sortirent en 1967 et 1968, il fut par la suite rattaché aux services du ministère de l'information et de la culture.

 La section «Art Dramatique» a assuré la formation d'une cinquantaine de comédiens dont certains n'ont pas achevé leur cursus. Paradoxalement, le diplôme de fin d'études n'est toujours pas reconnu. En 1975, l'institut qui a rouvert ses portes après la triste parenthèse Taleb el Ibrahimi a formé des animateurs culturels (cycle de formation de deux années) spécialisés dans les disciplines suivantes : audio-visuel, arts scéniques, musique et peinture. Les jeunes diplômés de cet établissement devaient être affectés dans des maisons de la culture qui n'existaient pas. Ils se retrouvèrent souvent condamnés à exercer dans des administrations ou au chômage. Le statut régissant ce nouveau métier est encore indisponible.

L'institut change, par la suite de dénomination, singeant tragiquement une école belge trop peu cotée, l'INSAS de Bruxelles en se transformant en ISMAS (Institut supérieur des métiers et des arts du spectacle) mais rencontre de très sérieuses difficultés : absence d'encadrement compétent et performant, ambiguïté du statut, manque d'organisation, insuffisance des moyens financiers et matériels. Certes, quelques rares enseignants arrivent, grâce à leur dévouement, à entreprendre un travail intéressant. Placée sous la tutelle du ministère de la culture, avec un apport du ministère de l'enseignement supérieur, cette institution qui, après sa réouverture vers la fin des années 80, ayant acquis un statut universitaire rendu ambigu par la présence de la tutelle du ministère de la culture, trop marqué par la médiocrité, a pour ambition de former des comédiens, des spécialistes en audiovisuel, des techniciens et des critiques. Les conditions de travail sont misérables. Le budget ne dépasserait pas les 16 millions de dinars, ce qui est extrêmement insuffisant pour entreprendre une formation de qualité.

Cette présentation sommaire de l'histoire de cet institut nous permet de comprendre que les responsables ne semblent accorder aucun intérêt sérieux à la formation artistique, même si la ministre n'est pas avare en discours sur cette question. Jusqu'à présent, aucun étudiant sorti de cet institut ne dispose d'un diplôme. Des grèves ont eu lieu, des promesses sans suite du ministère de la culture n'ont jamais été tenues poussant ces sortants de cet établissement à vivre dans l'incertitude et l'aléatoire.

 Aujourd'hui, il est temps que les responsables de tutelle reviennent à la raison et accordent une place de choix à cet établissement pouvant se muer en une «grande école» si on lui donnait les moyens pédagogiques et financiers tout en le réorganisant de fond en comble et en recrutant des valeurs sûres, de vrais spécialistes d'Europe, d'Asie et des Etats Unis qui soutiendraient les enseignants sur place tout en entretenant des relations avec les écoles d'arts du spectacle d'Europe et d'Amérique. Le mode de gestion devrait radicalement changer et permettre à des professeurs de renom d'enseigner et à de vrais gestionnaires de prendre la place, loin des désignations-bidons, non démocratiques et dépourvues d'esprit scientifique opérées par le ministère de la culture. Les programmes devraient être modifiés en réservant un espace important à la pratique tout en ne négligeant pas l'aspect «théorique», en relation avec les arts du spectacle.

Un débat sérieux réunissant étudiants, administration, ministère et spécialistes reconnus est nécessaire pour régler un problème aussi grave. La répression est contre-productive, elle est l'espace privilégié de la dictature et du totalitarisme. Il faudrait mettre un terme à la tutelle du ministère de la culture qui n'est nullement capable de gérer ses propres affaires et placer cet institut sous la responsabilité administrative et scientifique du ministère de l'enseignement supérieur.

Mais ce ministère marqué par différentes secousses, surtout avec la multiplication des « festivals » sans objectifs clairs, est régulièrement l'objet de situations trop peu claires : affaire du limogeage du premier commissaire de l'année de l'Algérie en France, le colonel Senouci remplacé par Raouraoua, deux clashs successifs mettant fin à la mission de deux commissaires d' « Alger, capitale de la culture arabe » (Bechichi et Bouchama) pour des questions liées à l'argent. Il a été aussi décidé pendant ces manifestations ponctuelles (Année de l'Algérie en France, Alger, capitale de la culture arabe, festival panafricain de la culture, Tlemcen, capitale de la culture islamique) d'user d'achats de gré à gré. Ce qui a poussé des « cadres du ministère » à dénoncer ce qu'ils avaient appelé des « actes de corruption » dans un texte diffusé sur Internet. Le conflit de la ministre avec le wali de Tlemcen n'a pas encore révélé ses secrets. Des cadres avaient été d'ailleurs condamnés par la justice à la suite de Tlemcen, capitale islamique qui aurait coûté la bagatelle de 15 milliards de dinars alors que le festival panafricain de la culture aurait dépassé largement les 150 millions d'euros. Les scandales touchant ces «festibouffes» et les jeux peu clairs des structures dites culturelles caractérisées par des absurdités et d'inextricables dysfonctionnements font l'actualité, en l'absence d'un projet clair, caractérisé par la durée, non pas par des manifestations ponctuelles, sans objectifs clairs, comme d'ailleurs cette autre décision peu sérieuse d'organiser «Constantine, capitale de la culture arabe» dans une ville qui se meurt et dans un pays qui a besoin de bibliothèques, de théâtres, de salles de cinéma, d'écoles de formation qui, une fois lancés, pourraient être à l'origine de festivals, de vrais festivals porteurs. Le secteur de la culture n'a jamais vécu aussi mal malgré l'abondance financière : désignation de responsables à vie des structures culturelles qui reproduisent, à l'envi, nouvelle tradition de «festivals» sans lendemain, tentative de centralisation de l'infrastructure et de la décision «culturelle», marginalisation des aspects liés à la mémoire, absence de cinéma, bibliothèques squelettiques, édition catastrophique…

 L'histoire de la fermeture de l'ISMAS dépasse largement les étudiants en grève, posant aujourd'hui la question sensible du mode de gouvernement, de l'absence de débat et de la propension des dirigeants à user de la répression et de la violence, excluant le dialogue qui est la seule possibilité de régler les problèmes. C'est vrai qu'au-delà du ministère de la culture, se pose la question de l'absence d'une véritable stratégie de développement dans notre pays réduite à une série d'opérations à court terme et d'un mode de gouvernement où le « citoyen » serait au centre de la problématique politique. L'absence de réaction des « partis », des associations et des « intellectuels » pose sérieusement problème et démontre encore une fois la déficience des espaces formels condamnés à reproduire le discours du roi du moment. C'est vrai que certains universitaires, journalistes, écrivains et artistes se dissimulent derrière un silence et une indifférence complices, jouissant parfois d'une rente engendrée par ces « festivals » (qui pouvaient être nécessaires s'ils obéissaient à des objectifs clairs) sans fin, d'ailleurs, maintes fois, dénoncés par des « députés » du sérail. Seul le MAK (Mouvement pour l'autonomie de la Kabylie) a rendu public un communiqué dénonçant cet acte.

L'affaire de l'ISMAS n'est pas simple, elle devrait interpeller sérieusement les consciences, les pouvoirs publics et la société dans la mesure où elle pose le problème du déni de citoyenneté et du mode de gouvernement qui devrait être radicalement transformé, condamnant un ministre à user de prudence avant de prendre une décision, s'interdisant toute hypertrophie d'un moi souvent confondu avec l'instinct de propriété et assimilé à l'Etat. Elle est, comme les affaires de corruption, révélatrice de l'absence de contre-pouvoirs et de ressorts immunitaires.