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Wanted…travailleur !

par Amara KHALDI

Aussi invraisemblable que cela puisse paraître : dans un pays où le taux de chômage réel caracole dans les hautes cimes, très au-delà des chiffres officiels annoncés, on déplore un manque cuisant… de main-d'œuvre !

L'un des effets les plus désagréables de ce curieux phénomène, c'est le pauvre consommateur qui le reçoit en pleine tronche : Il paye au prix fort l'indisponibilité des produits agricoles pendant que ces derniers pourrissent sous ses propres yeux dans les champs et les vergers faute d'être récoltés à temps et mis sur le marché pour stabiliser les prix.

Sur le plan national, cela se traduit par le recours à l'importation massive de la plus grande partie de notre alimentation à coup de milliards de dollars pour compenser le déficit chronique surtout dans les produits stratégiques tels les céréales, les légumes secs et les dérivés du lait.

Depuis quelques temps les agricultures sont soumis à un véritable dilemme :comment faire face aux différentes tâches liées à l'exploitation de leurs domaines agricoles en l'absence des travailleurs nécessaires.Quel que soit le taux de mécanisation utilisé, le concours de l'élément humain demeure incontournable.

Après les problèmes endurés et les pertes sèches essuyées par les producteurs de tomates, de pommes de terre, d'olives etc…qui ont dû sacrifier une grande partie de leurs récoltes, c'est au tour des propriétaires de palmeraies d'éprouver les pires difficultés pour dénicher le personnel indispensable à la récolte des dattes .Heureux celui qui arrive à débusquer un grimpeur de palmier pour couper et descendre les régimes de dattes ! Comme pour tous les journaliers, on observe une raréfaction inquiétante et progressive des ouvriers qui effectuaient d'habitude les opérations de triage, conditionnement, manutention etc….

Des milliers de tonnes risquent d'être ainsi délaissés en pleine nature, exposés aux avaries sur place. Bon nombre de contrats à l'exportation menacent d'être annulés faute de respect des délais de livraison.

Tous les efforts fournis et toutes les réalisations et autres plans de développement engagés au pas de charge par le secteur agricole sont dangereusement compromis et risquent d'être ruinés par l'absence de main d'œuvre.   

Les anciens paysans des générations précédentes dont l'attachement à la terre était quasi-organique sont en voie d'extinction et notre système de formation n'a pas fait grand-chose pour faire naitre et consolider une relation harmonieuse avec ce patrimoine afin d'assurer la relève.

Au contraire plusieurs préjugés se sont déteints sur la vie et l'activité agraires pour les dévaloriser aux yeux d'une jeunesse dont on a gonflé la tête avec des promesses mirobolantes et une philosophie de l'existence contraire à celle de l'effort et le compter sur soi. On n'y vient plus par vocation comme jadis ou l'amour du terroir se transmet en héritage sacré dont il faut, par le hiératique principe du «nif», maintenir et pérenniser la flamme des ancêtres. La culture ambiante achève de déprécier la vie dans nos campagnes auxquelles on préfère les grands centres urbains et les fausses illusions de «réussites» miroitées par le «tbezniss» (commerce informel) et toutes ses déviations aventureuses: drogue, vol, braquage, violences de toutes sortes etc...

A l'ombre du laxisme devenu une constante dans la gestion des affaires du pays les bras qui auraient dû se destiner à la terre ont succombé à l'appel des sirènes pour aller grossir les bataillons des accapareurs de trottoirs et des transporteurs clandestins ,le grand réservoir et l'armée de réserve des manipulateurs de foules et autres émeutiers professionnels. L'Etat, acculé à acheter à coup de compromissions peu glorieuses, la paix sociale a adopté une politique de fuite en avant basée sur le recours inconsidéré à l'assistanat et à l'aide non justifiée .Cependant il ne s'est jamais inquiété de l'utilisation ni du devenir de cette générosité souvent mal placée et encore moins de ses incidences démobilisatrices sur la mentalité du citoyen conditionné de ce fait au rôle peu honorable de parasite.

En cédant au diktat de ceux pour qui la démocratie est synonyme d'absence d'autorité et pour lesquels la rue a toujours raison tant qu'elle leur sert de moyen de pression pour arranger leurs affaires, l'état se saborde lui-même en dégarnissant ses propres programmes de développement de leur force de travail sans la moindre précaution

En optant pour des formules d'aide aux jeunes dont les conséquences négatives n'ont pas été bien cernées : Ansej, locaux du Président, filets sociaux, etc. Il participe naïvement à débaucher une grande partie des effectifs du personnel d'exécution et même de la maitrise nécessaire à notre agriculture et à nos chantiers de construction

Dans la plupart des situations les bénéficiaires de ces largesses, après l'éphémère euphorie consacrée à frimer la satisfaction devant les médias ou plutôt à flamber le crédit obtenu, iront s'agglutiner sur la masse grossissante des dépendants jamais assouvis des aides de l'état. Et dès qu'on prend gout au siphonage de prébendes et autres crédits irrécouvrables on n'a plus aucune raison ni scrupule de lâcher la grappe. On oublie la raison d'être d'un homme et le seul devoir pour lequel on est prêt à sacrifier la fréquentation des terrasses de café est celui d'exiger d'être satisfait en urgence par l'état ou par… ses parents ! Un véritable tonneau des danaïdes qui n'a jusque-là servi qu'à castrer l'imagination et l'esprit «self made man» de notre jeunesse !

Nous devons être l'un des rares pays au monde à apprendre à nos enfants de vivre sans aucune gêne aux crochets de quelqu'un ou de quelque chose et qu'ils ont tous les droits d'être servis sans effectuer le moindre effort.

Avant que nos grands stratèges ne démantèlent tout ce qui a été réalisé et qui faisait la fierté de la Nation et anéantissent la dynamique de décollage économique à portée de main, ces sommes astronomiques englouties dans des fumisteries sans lendemain auraient été judicieusement investies dans la formation de l'individu et la densification de notre tissu industriel, créateur d'emplois, pour résorber le chômage rationnellement et dans la dignité. Mais comme on s'est précipité à capituler devant les spécialistes émérites de l'import-import et leur confier la gestion de nos ressources nous voilà plombés à l'écoute des pompes de Hassi-Messaoud et des sirènes des bateaux chargés de pacotille taiwanaise

Ce ne sont pourtant pas les grandes politiques de sortie de l'ornière qui ont manqué, mais paradoxalement elles n'ont donné que des résultats calamiteux. Quand on s'interroge sur les raisons pour lesquelles tous les efforts fournis et les sommes faramineuses englouties ont lamentablement capoté on ne peut s'empêcher de constater que la plupart des tentatives de développement semblent avoir beaucoup plus servi la prospérité de l'économie de bazar et l'importation à outrance. A part quelques limonaderies et biscuiteries qu'avons-nous construit dans le secteur industriel depuis plus de trois décennies pour lutter contre le chômage ?Que ferons-nous de toute cette masse de jeunes qui arrive sur le marché du travail si on continue à payer au prix fort le cordonnier asiatique, le tisserand turc, le paysan canadien,etc… pour nous refiler leurs sous-produits alors que nos enfants ne sauront peut-être jamais ce qu'est un emploi stable et encore moins une fiche de paie

Que nous faut-il donc pour atteindre le niveau de nos voisins et réussir enfin, avec tous les moyens que nous avons, à faire pousser et récolter notre subsistance sur notre propre sol qui fut pourtant le grenier de l'Europe. Une inaptitude que rien n'explique si on feint d'ignorer avec quelle délectation certains étreignent chaque opportunité pour inonder avec une facilité déconcertante nos marchés de tomates marocaines, d'oignons espagnols et même de produits d'origine douteuse

 En plus des attentes suscitées par les éventuelles assistances de l'état d'un côté, la précarité du travail au noir, l'absence des droits sociaux, les salaires humiliants, des conditions de travail à la limite de l'esclavagisme chez le patronat privé participent aussi à la perte de confiance dans les offres d'emploi .Conséquemment la défection de la main d'œuvre ordinaire se développe aussi bien dans les zones urbaines que dans les campagnes. Certains employeurs, pour palier à cette situation très préjudiciable pour leurs activités pensent même introduire des demandes d'autorisation auprès des autorités compétentes pour faire appel aux travailleurs étrangers. Les entreprises internationales chargées de la réalisation des grands projets envisagent sérieusement de conditionner le respect des délais de réalisation convenus par la possibilité de ramener avec eux leur propre main d'œuvre qu'ils jugent plus disciplinée et plus performante. L'Ansej s'est finalement avérée une arme à double tranchant. Si l'intention au départ était de mettre le pied à l'étrier à notre jeunesse pour l'aider à s'insérer dans la vie active, les buts initiaux ont été quelque peu dévoyés. Les jeunes se sont accommodés aux différentes combines qui gravitent autour de l'assistance de l'état et l'ont transformé en plateforme de revendications à répétition tout en fuyant les travaux des chantiers et des champs qu'ils jugent pénibles.

Le crédo le mieux partagé est la course après la rente Rentier est devenu une profession chez nous !