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L'intervention française au Mali n'est pas une bonne idée

par A. Benelhadj

L'information publique sur l'évolution brutale du conflit malien et ses causes réelles est totalement verrouillée pour des raisons opérationnelles et tactiques évidentes (1). La pertinence (totale ou partielle) du commentaire qui suit est par conséquent suspendue à cette réserve. Sous prétexte de réponse dans l'urgence à une menace imminente sur le Mali qui a lancé une demande d'aide, l'intervention militaire française pose plus de problèmes qu'elle n'en résout. Voilà pourquoi.

Il est illusoire de présumer que les armées africaines puissent être en état, à court, moyen ou long terme, de prendre le relais des troupes françaises. L'Afrique ne possède ni les moyens techniques, logistiques ou organisationnels de coordonner une structure militaire (par définition multinationale) et encore moins l'intelligence politique à même de traiter un problème de cette nature. Toutes les opérations précédentes sur différents théâtres l'ont montré.

L'intervention française ne pourra pas mettre un terme définitif dans la région et dans les pays voisins aux activités islamistes dont le ressort est complexe et multiforme. Bien que peu probables, des actions « terroristes » sur le territoire français ne sont pas exclues (64% des français le craignent. Sondage CSA mardi 15 janvier 2013).

Partant des conséquences de la chute du régime libyen de Kadhafi, l'hypothèse que l'initiative française peut contribuer à propager l'instabilité politique et sociale dans toute la région sahélienne doit être considérée avec attention et crédit raisonnable.

La France ne peut se substituer à l'Etat malien déficient, incapable de pacifier le pays. Les problèmes intérieurs à l'origine du conflit demeurent. D'autant plus que la légitimité des régimes environnant, certains soutenus à bout de bras par les pays occidentaux-en phase avec leurs intérêts géoéconomiques-, est loin d'être assurée. Malgré son avantage technologique et son expérience, la France au Mali n'a aucune certitude sur le plan militaire, pas davantage sur le plan politique, le plus important. Les rivalités chroniques entre Songhaï, Touareg, Arabes et Maures pourraient s'en trouver durablement exacerbées. Des rumeurs crédibles font état d'éliminations sommaires dans le sillage des troupes françaises.

De plus, nous ne voyons nulle perspective stratégique à même de répondre au fond de la question: le développement économique et social des pays de la région et les répartitions inégales et arbitraires des richesses (30% de la consommation nationale est assurée par 10% de la population malienne) qui sont souvent à l'origine du régionalisme ethniciste (pathologie traditionnelle des Etats africains(2), bousculant le principe cardinal des « frontières hérités de la colonisation » Pour l'exemple: Le Mali a une population de moins de 15 millions d'habitants et un PIB de 11 Mds$ soit 55 fois plus faible que la capitalisation boursière de Apple (oct. 2012) qui réalise un CA de 156 Mds$ avec un effectif « limité » de 60 000 personnes (2011). L'or vient en tête des exportations du Mali.

VENIR AU SECOURS DE QUI ?

C'est peut-être à ces incertitudes que la France – contrairement aux déclarations optimistes du Quai d'Orsay, sur la foi de déclarations formelles de soutien- doit la réserve de la plupart des pays occidentaux. On approuve du bout des lèvres à Washington, à Londres mais surtout à Berlin toujours très circonspecte quand il s'agit d'actions militaires (elle a eu l'occasion de le manifester très nettement lors de la campagne libyenne), ainsi qu'on peut le lire dans la déclaration plus que prudente de Thomas de Maizière, ministre allemand de la défense (Frankfurter Allgemeine Zeitung du lundi 14 janvier). «Bien sûr l'Union européenne peut former des soldats maliens par le biais d'un petit contingent de formateurs allemands. Mais (...) nous devons répondre avant tout à la question de savoir qui il faut former. Nous avons besoin d'un consensus national au Mali sur la procédure. Comme condition préalable, il faut faire la clarté sur qui dirige le pays. Des putschistes ne doivent pas avoir le dernier mot. Et nous avons besoin d'un accord sur le calendrier qui aujourd'hui n'existe pas. C'est seulement ensuite que l'Union européenne peut prendre sa décision puisqu'il peut y avoir une décision sur la participation de l'armée allemande.» Même Doha doute... et renvoie Paris à l'Union Africaine et au Conseil de Sécurité. Des députés européens, Cohn-Bendit à leur tête, déplorant l'absence d'une défense européenne, regrettent que la France soit tenue en une si scandaleuse solitude (Le Monde-AFP, mardi 15 janvier 2013, 22h38).

LE REVIREMENT ALGERIEN

L'Algérie qui défendait jusque là un point de vue raisonnable sur cette affaire a opéré un retournement saisissant et a cédé aux pressions militaristes pour des raisons qui ne sont pas très claires (3). Elle aurait sûrement gagné à ne pas se contenter d'une posture statique, défensive et de pétition de principes. Il est vrai que le poids de l'Algérie sur la scène africaine n'a plus rien à voir avec le prestige qui était le sien aux lendemains de l'indépendance jusqu'à la fin des années soixante-dix. L'attitude algérienne traduit moins une prudence sage et tempérée qu'une absence manifeste de stratégie. Et cela est vrai autant de sa politique internationale que de sa politique économique. Le régime Chadli a entamé subrepticement le crédit du pays (dans tous les sens du mot). La « fin de l'histoire » a achevé la fin de cette divagation et précipité l'Algérie dans le chaos qui a lui tant coûté et qui continue d'en payer le prix. Depuis, l'Algérie cherche sa voie, décidant au coup par coup. Dotée de moyens sans mode d'emploi, comme « l'âne de Buridan », elle semble tiraillée entre rentiers publics et rentiers privés. En attendant l'épuisement des ressources naturelles ou un nouveau contre-choc pétrolier(4).

A l'échelle Africaine, nous nous retrouvons avec une Union incapable d'arbitrer les différends continentaux, et qui de surcroît applaudit à une intervention militaire occidentale pour mettre de l'ordre sur le sol africain.

Il est singulier qu'un pays africain, quelle que soit les raisons qu'il se donne (en l'occurrence il n'en donne pas) ouvre son espace aérien à des vaisseaux de guerre pour aller bombarder un autre pays africain. Comment ne pas y voir un signe d'un grave échec.

Car, dès lors que l'Algérie a fait le choix de contribuer à une action militaire au Mali (à son corps défendant ou non, peu importe), on ne comprendrait pas pourquoi, dans ces conditions, les forces armées algériennes ne prendraient pas part aux combats aux côtés de l'ancienne puissance coloniale qui franchit les mers pour chasser le désordre à ses frontières.

D'autant moins que ce choix va avoir – nolens volens - un impact difficile à estimer sur l'Algérie, obligeant celle-ci à une mobilisation croissante de moyens pour sécuriser un espace saharien peu aisé à contrôler. Tout cela impliquant une course régionale au surarment aussi dispendieuse qu'inefficace dans les pays qui manquent tant de ressources.(5)

N'est-ce pas par ce rôle de gendarmerie supplétive dans la région que les puissances occidentales ont consacré cette expérience, argument dont on se targue à Alger à tout propos, de lutte contre le « terrorisme islamiste » ?

Sans verser dans la moindre polémique inopportune en ces circonstances, il y avait sans doute meilleure manière de commémorer le 50ème anniversaire de l'indépendance. Ce serait de plus une erreur stratégique de première grandeur qui menacerait à terme la sécurité du pays.

LA FRANCE FAIT FACE A D'AUTRES DEFIS

Voilà un président socialiste accusé de reconduire la politique déflationniste de son prédécesseur, prompt à ratifier un Traité de Lisbonne tant décrié avant l'élection présidentielle, et de se lancer dans une opération militaire que n'aurait pas reniée l'ancien locataire de l'Elysée, rappelant ainsi la vieille querelle qui est faite aux socialistes, les associant à toutes les campagnes coloniales depuis la IIIème République. Est-il alors si étonnant, observeraient les moins indulgents, que François Hollande ait débuté son mandat sous le patronage symbolique de Jules Ferry ?

A peine rapatriées d'Afghanistan les troupes françaises guerroient en Afrique.

L'histoire bégaye. Au lieu de conforter une Union Africaine chancelante, cette intervention française ne préfigure ni un succès à court terme, ni une solution durable pour la stabilité et la prospérité de cette région du monde qui souffre de graves déficits économiques, politiques et environnementaux.

C'est pourquoi cette initiative précipitée n'est pas sans doute pas une bonne idée.

1- Lire « Opération «Serval» : une communication succincte et verrouillée ».

Le Monde, mardi 15.01.2013 à 20h56.

2- Collapsus qui gagnent le reste du monde, y compris l'Europe : Belgique, Grande Bretagne, Espagne, Italie... après l'éclatement de l'ex-Yougoslavie et de l'ex-URSS.

3- L'opposition de Villepin à cette intervention ne procède d'aucune logique gaullienne particulière. Il s'agit d'un jeu politicien de posture opportuniste. Au reste, a peu ou prou consenti a posteriori à l'agression bushienne et aux interventions en Libye et en Syrie.

L'ancien ministre des AE, hanté par le souvenir de Talleyrand ou de Chateaubriand, a toujours privilégié davantage le commentaire emphatique à la décision. C'est à peu près le cas des nouvelles « classes politiques » expertes en joutes rhétoriques mais dépourvues de moyens d'action et inaptes à s'en pourvoir.

4- La part des hydrocarbures dans les exportations – à plus de 95% - n'a pas varié depuis 2004, début de la hausse continue des cours.

5- Cf. A. Benelhadj : « Géopolitique de la sécurité et du développement » (Le Quotidien d'Oran)