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Le nouveau président se fie avant tout à son pragmatisme

par Pierre Morville

Brillamment réélu, Barack Obama a peu été disert, lors de sa campagne, sur les grandes orientations qu'il souhaitait mettre en œuvre.

« Yes, we can !», «Oui, nous le pouvons !» avait été le slogan de Barack Obama lors de son ambitieuse campagne de 2008. «Four more years», «quatre ans de plus», ouf ! C'est par ce tweet moins combatif mais visiblement soulagé que le nouveau président a fait connaître au monde entier sa réélection, mercredi matin à 5 h. 16 (heure de Paris). La victoire a pourtant été nette, après une campagne des deux candidats souvent imprécise quant à leur futur programme et où les sondages donnaient l'impression d'une issue imprévisible dans un pays visiblement coupé en deux.

Schématiquement en effet, les résultats confirment que l'électeur républicain est un homme, blanc, vivant plutôt en zone rurale, souvent très conservateur sur le plan sociétal et social. Très attaché à l'esprit d'entreprise et à une fiscalité la plus légère possible, il se méfie des interventions de l'état fédéral. Il craint un affaiblissement de l'Amérique dans le monde et appelle au leadership absolu de la superpuissance. Les électeurs démocrates sont plus urbains, présents dans les centres-villes et les banlieues américaines. L'électorat féminin est en progression, les femmes étant naturellement inquiètes des campagnes échevelées de la droite du Parti Républicain contre l'avortement, la contraception, et de son attachement atavique à «la mère au foyer». Les minorités ethniques, principalement noires et hispaniques ont également plébiscité le candidat Obama. L'ouragan Sandy qui est survenu dans la dernière ligne droite de la campagne électorale, est venu rappeler à des électeurs hésitants le rôle de l'état fédéral pour résister aux accidents de l'histoire et l'importance des questions relatives au réchauffement climatique alors que de nombreux orateurs républicains voyaient dans les interrogations écologistes, un complot contre l'industrie américaine. L'enquête d'opinion de CNN montrait aussi une Amérique restant très divisée : schématiquement, ce sont les jeunes, les femmes, les urbains, les minorités (Noirs et Latinos) et les plus pauvres qui ont voté Obama, tandis que les vieux, les hommes, les ruraux, les Blancs et les riches ont en majorité choisi Romney. «Le clivage est particulièrement net entre l'Amérique des villes et celle des champs (61% des urbains ont voté Obama, 59% des ruraux ont voté Romney), celle des Blancs (39% ont voté Obama) et celle des Noirs (93% pour Obama)», note Libération.

UN PAYS DURABLEMENT COUPE EN DEUX ?

La victoire d'Obama est plus importante que le laissait prévoir les enquêtes d'opinion, le nouveau président sera ainsi élu par un collège de 303 «grands électeurs» sur 538, contre 206 pour Mitt Romney. On attend encore les résultats de la Floride qui compte 29 grands électeurs. Le président sortant a rassemblé 54 072 283 voix, soit 51 % des votes. Le candidat républicain a réuni 53 280 089 voix, avec 49 % des voix. Pour être élu président, il fallait se garantir 270 grands électeurs dans les 50 États américains et le district de Columbia.

Toutefois, contrairement à 2008, le nouveau président n'aura pas les mains libres et devra compter avec son opposition parlementaire : la Chambre des représentants, reconquise en 2010 par les républicains, reste aux mains des conservateurs. Les démocrates devraient cependant conserver le sénat américain. Cette forte résistance du camp conservateur peut surprendre. La droitisation constante de cette formation politique depuis plusieurs mandatures lui interdit de convaincre de nouvelles catégories de population dans une Amérique qui deviendra démographiquement de plus en plus multiculturelle. Son aile la plus activiste, le mouvement Tea Party (à peu prés un quart des élus républicains) pourrait même faire passer les propositions du Front national français pour d'aimables bluettes réformistes.

Mitt Romney pour séduire les courants les plus conservateurs avait nettement droitisé son programme. L'ancien gouverneur modéré du Massachussetts y avait institué un régime de protection sociale qui avait inspiré le programme de santé qu'a mis en place Barack Obama. Candidat, il a enfourché tous les thèmes ultras du courant républicain : lutte contre l'avortement, fortes réductions des impôts des plus riches, mises en garde répétées à l'adresse de la Chine, vécue comme le grand ennemi international...

Dans sa dernière partie de campagne électorale, notamment après l'ouragan Sandy, Mitt Romney a tenté de recentrer son discours politique mais cela a semblé déstabiliser les plus radicaux de ses électeurs sans pour autant rallier les voix modérées.

Plus généralement, cette campagne présidentielle qui longtemps a peu passionné les électeurs s'achève sur l'image d'un pays durablement coupé en deux, alimentant les aigreurs et les rancœurs et plus particulièrement dans le camp battu. Dans ce contexte, les élus républicains à la Chambre des représentants et au Sénat, joueront-ils l'obstruction ou la recherche de consensus sur les principaux sujets ? Les tous prochaines semaines fourniront la réponse tant les dossiers urgents abondent.

ELU, MAIS SUR QUEL PROGRAMME ?

«Pour l'Amérique, le meilleur est à venir» a déclaré hier Barak Obama lors de son discours de victoire. Certes, on comprend qu'il ne boude pas son plaisir mais l'affirmation est pour le moins très volontariste, au moins à court terme. Certes, le candidat démocrate, depuis 1945 est le second, après Bill Clinton, à effectuer deux mandats présidentiels. Il a réussi également à se faire réélire, malgré un taux importants de chômeurs, alors que l'emploi est la première préoccupation. Il est ainsi le premier président depuis Franklin Roosevelt à être réélu avec un taux de chômage aussi élevé, 7,9% en octobre.

Barack Obama a dû affronter une crise économique sans précédent depuis 1929 et contrairement à la plupart des chefs d'états européens (Zapatero, Berlusconi, Sarkozy, Gordon Brown?), il réussit à se maintenir au pouvoir. Barak Obama a réussi en effet à enrayer la crise financière de 2008, en osant des mesures hardies que l'Europe par exemple refuse encore parfois à prendre. Il a ainsi initié le sauvetage du système bancaire et financier international par un refinancement massif. Il a mené une politique de réindustrialisation massive, parfois empreinte d'un certain protectionnisme, à la différence de l'UE. Il a veillé à une monnaie attractive, c'est-à-dire un dollar sous-évalué. Le tout a permis un retour à la croissance, même si celle-ci reste modeste. Mais cette politique volontariste a une contrepartie, une dette colossale et des déficits budgétaires inquiétants. Dans ce domaine, le consensus entre élus démocrates et Républicains, entre l'exécutif et les chambres parlementaires est crucial. En cas de désaccord, les mêmes élus, lors de l'ancienne mandature, avaient convenu des coupes automatiques voire aveugles dans le budget fédéral, et des hausses d'impôts, avec le lot de mécontentements que cela fera surgir dans la population. D'où l'importance, sur le plan politique, que le nouveau président apparaisse, davantage que lors de son premier mandat, comme le fédérateur de la Nation. Pas facile dans le climat actuel, d'autant que Barak Obama n'a pas donné pendant sa campagne, beaucoup d'indications sur la politique économique qu'il souhaite mener?

Sans accord entre les deux camps, ces «coupes automatiques» sont ainsi déjà à l'étude, notamment dans les budgets de la défense nationale. Une réduction sensible des dépenses militaires est un casse-tête pour le Pentagone et la Maison-Blanche qui gèrent la très importante présence des forces armées américaines dans le monde et qui sont déjà embarqués dans une difficile fin de deux conflits, l'Irak et l'Afghanistan.

L'ORIENT AU CENTRE DES PREOCCUPATIONS

Pour Hubert Védrine, ancien ministre français des Affaires étrangères et qui fut l'introducteur en France du concept «d'hyperpuissance» pour caractériser les Etats-Unis après la chute de l'URSS, «le plus grand atout de Barack Obama c'est d'avoir compris que les Etats-Unis n'étaient plus l'hyperpuissance solitaire mais une grande puissance, certes majeure, confrontée à la montée d'autres puissances émergentes avec lesquelles les relations seront réglées de façon multilatérale. Il a eu l'intelligence du monde».

Barak Obama su faire également faire preuve à de nombreuses reprises, d'un réel pragmatisme. Il a ainsi complètement pacifié les relations avec les pays d'Amérique latine et renforcé la présence américaine en Afrique. Décontenancée comme beaucoup par l'irruption du Printemps arabes, la diplomatie américaine a encadré la succession du pouvoir en Egypte et en Tunisie, cette nouvelle politique arabe se faisant certes au prix d'une intervention militaire en Libye, bien en deçà de la légalité internationale, et de la nouvelle montée de l'islamisme radical dans toute la zone.

Dans le monde arabo-musulman, le nouveau président devra régler en urgence toute une série d'autres dossiers dont il n'a donné, dans son programme électoral, que des ébauches des solutions éventuellement retenues. La fin du conflit afghan se révèle toujours aussi complexe et le départ rapide et massif des troupes américaines, une hypothèse de travail.

Le discours du Caire avait laissé croire que Barack Obama mettrait tout son poids dans la résolution du conflit israélo-palestinien. Il n'en a rien été. Et malgré la puissance américaine, la Maison-Blanche n'a pas réussi ou voulu faire reculer d'un pas l'intransigeance de Benjamin Netanyahou. Les colonies sauvages de colons israéliens se sont multipliées et Benjamin Netanyahou, après s'être fait ovationné par les parlementaires américains, s'est même mêlé à l'actuelle campagne présidentielle, appelant de ses vœux le succès de son ami Mitt Romney.

Barack Obama lui en tiendra certainement rigueur mais Israël est également lié à un sujet autrement plus délicat : les relations avec l'Iran et la dénucléarisation de ce pays. Obama était hostile à une intervention militaire israélienne (Tel-Aviv en avait-il vraiment l'intention ?) mais il s'est engagé là encore à une issue rapide. Laquelle ? Accroître encore les sanctions économiques qui assèchent déjà littéralement l'Iran ? Jouer la carte militaire ? Dans un Moyen-Orient profondément déstabilisé et hautement explosif, faire intervenir l'US Army, c'est un peu jouer à quitte ou double. C'est pour la même raison qu'une intervention militaire en Syrie ne doit pas être la solution la plus retenue aujourd'hui par Washington, même si le nouveau président a promis de fortement contribuer à mettre fin aux massacres de la guerre civile.

ET LA CHINE ?

ET L'EUROPE ?

Barack Obama connaît bien déjà son interlocuteur russe, Vladimir Poutine, avec lequel les rapports sont emprunts d'une fraîche cordialité, émaillés d'incidents divers (Géorgie, missiles américains déployés à la frontière russe?). Le nouveau président va sans doute prendre rapidement contact avec son nouvel alter ego chinois, Xi Jinping, futur président désigné, et Li Keqiang, 1er ministre désigné, qui seront «élus», hasard du calendrier, par le 18ème congrès du Parti communiste chinois qui s'ouvre aujourd'hui. La Chine est un partenaire et financier majeur (la Chine possède entre autres, une majeure partie de la dette américaine), c'est un partenaire politique et militaire plus difficile notamment pour la présence américaine en Extrême-Orient et dans le Pacifique. Chemin escarpé entre les ambitions et les agacements des uns et des autres. Obama n'a porté que peu d'attention à l'Europe, si ce n'est pour s'inquiéter des effets de la crise européenne sur l'économie américaine. Quant à l'Europe, elle est un peu à l'image du paradoxe français : la France déteste toute intervention américaine dans ses propres affaires mais s'émeut quand elle se sent écartée de toute «relation privilégiée»...