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Qui se souvient du 25 août 1958 ?

par Boukherissa Kheiredine*

«Aux Français, la loi française; aux étrangers, la loi internationale; aux indigènes, la loi militaire». Journal de Constantine, avril 1848

On a célébré avec véhémence cette année les événements historiques du 20 août 55 et 56 jumelées, comme il est devenu d'usage. Deux dates marquant de leurs empreintes particulières des moments singuliers de la lutte des algériens pour leur indépendance. Une démonstration de force de l'unité populaire dans l'adversité et une rencontre au sommet qui allait sceller le mode de gouvernance prospectif d'une nation qui s'apprêtait à renouer avec sa souveraineté spoliée et ouvrir la voie à une véritable démocratie progressiste.

L'an 1956 est aussi une date qui perpétue les divergences et les oppositions que nous trainons jusqu'à l'heure faute d'une réconciliation globale et globalisante des hommes et des esprits. Des rancœurs, des dires, des vérités et contre-vérités, des circonstances atténuantes, des dérapages incontrôlées, et des et des, situations inédites, qu'il faudrait un jour ou l'autre dévoiler, dire, lire et en finir.

Peut-on réécrire notre histoire hors des circuits conflictuels avant que les autres ne le fassent à notre place. D'ailleurs, c'est ce qui se passe depuis l'indépendance. Nous ingurgitons à petite dose les approches étrangères, en l'occurrence françaises, sur l'histoire de l'Algérie et sur sa propre guerre. Milles facettes sont étalées comme des recettes à déguster sur les rayons des libraires, alors que nous, nous demeurons dans la guéguerre. Bref, un peut d'extériorisation ne fait mal à personne. Juste pour éveiller les consciences sur un nouveau danger qui nous guette, et sans cela, l'Algérie continuera de subir les affres d'un passé en otage et ignoré à dessein.

L'impression que recèlent ces festivités-commémoratives, quel paradoxe, fait en sorte que le sentiment qui se dégage n'a nullement une porté purement nationaliste. Sommes-nous encore en prise à une certaine amnésie entretenue, qui perpétue en apparence la mémoire sélective. Celle qui occasionnellement décide du cours des événements et des mémoires à officialiser, alors que la lutte pour la restitution des territoires occupés depuis 1830 et d'un peuple déchiqueté n'a pas été de tout repos. Elle porte en elle de nombreuses séquelles, douleurs, ruptures, scissures, blessures encore ouvertes qui demeurent absentes des manuels d'enseignement de l'histoire, pour leur salut et celui de la mémoire collective.

Du 20 août 1955 au 20 août 1956, une révolution qui s'essoufflait !

Pour certains esprits, la 20 aout 1955 marque une rupture avec le mouvement national. Inopportune, la scission avec le père fondateur de l'unique et principale revendication de libération nationale entachera ainsi le cours des événements et ralentira, à défaut d'une stratégie cohérente, la progression souhaitée de la lutte armée. Selon le témoignage du moudjahid Arezki Basta: «En évoquant la révolution, un membre de l'ancien comité central du M.T.L.D reprochait au comité révolutionnaire d'unité et d'action (C.R.U.A) d'avoir précipité l'insurrection et engendré ainsi d'énormes préjudices, très graves même, qui ont affecté durablement le FLN-ALN, Selon les propos de Benkheda, qui poursuit qu'en l'absence d'une direction nationale durant les deux premières années de la guerre, l'autorité centrale a été diluée et les différents entre l'intérieur et l'extérieur en ont été la cause» (1).

Les raisons en sont donc multiples et les circonstances à l'époque permettaient l'infiltration du tout-venant. Les tensions s'exacerbaient et les conflits bien que non déclarés envenimaient les relations entre les dirigeants. Selon Mohamed Harbi : « l'insurrection du 20 aout 1955 dans le Nord Constantinois est jugée inopportune à Alger. Ben Bella n'approuve pas les déclarations d'Ouamrane à France Observateur sur une solution par étape de la question nationale… En Kabylie, Krim prête à Boudiaf et Ben Bella l'intention de ne vouloir ravitailler en armes que les zones limitrophes de la Tunisie et du Maroc, plus aisément contrôlés de l'extérieur» (2)

Il fallait attendre l'an 1956 pour voir s‘éclaircir davantage la vision, sous l'emprise d'exclusions, de divergences, et de bien d'autres difficultés et tiraillements de leaderships, mais ce fut ainsi l'occasion de constater le déclencher officiel de la véritable guerre de libération nationale par l'envoi massif des militaires et l'engagement politique de la France à lutter contre les maquisards. Un aveu conséquent qu'il s'agit bien d'une guerre que d'une lutte contre le terrorisme.

Cette nouvelle donne, imposa à la direction de réfléchir à une meilleure forme de coordination pour poursuivre l'action armée et éviter ainsi au peuple algérien engagé dans la lutte de libération national d'être livré en pâturage aux intentions malsaines de la colonisation d'exécuter de nouveaux massacres massifs. Du moins, il faut rendre hommage à la sagesse, l'intelligence et l'acuité politique des deux stratèges et architectes de cette révolution, Abane et Ben M'himdi, d'avoir remis les choses à leur place. Le congrès de la Soummam qui en est le résultat et venu à temps remettre la charrue à sa place. Ce qui n'a pas pour autant diluer les contingences et la course vers les piédestaux… c'est ce qui caractérisa notre lutte de libération nationale.

Et le 25 août 1958, le second souffle

Le 25 aout 1958 a été un tournant décisif dans le cours de la guerre de libération nation. Il précède de trois ans les terribles massacres du 17 octobre 1961. Une forme barbare de réprimande qui s'est abattue sur les immigrés algériens pour les punir des actes commis en 1958. C'est une date qui mérite un regard particulier pour l'enseignement qu'elle recèle. L'immigration ne semblait nullement constituer pour la politique française une entrave ou un obstacle au cours des événements en Algérie. Ces indigènes de la république, ouvriers et éboueurs, prolétaires, devaient, dans l'esprit de la France officielle, s'occuper beaucoup plus de leur survit et de leur propre sort que de s'alimenter de faux exploits de leurs congénères des douars de l'autre rive.

Ceci ne les a pas empêchés, dans le secret, de former progressivement les premiers noyaux de militants et activistes au sein du FLN.fr. Leurs apports étaient au début de l'insurrection beaucoup plus logistique que militaire jusqu'au jour où il fallait ouvrir un second front de lutte pour atténuer le poids des pressions devenues insoutenables en Algérie. Une véritable diversion qui ébranla d'un coup les prévisions coloniales. Dès les 20 août 1956, la réflexion de transférer la lutte sur le territoire français faisant son bonhomme de chemin. Deux ans d'organisation et de préparations minutieuses pour enclencher une série d'attentas sur le territoire français et précisément à Paris, la capitale des droits de l'homme.

L'instabilité de la situation politique, conflits internes, dans laquelle se trouvait la France en ces moments, la chute successive des gouvernements, le putsch des généraux d'Alger et le retour de De Gaulle par un apport de plus de 200 000 soldats en renforts aux cotonnés en Algérie pour venir à bout de cette guerre qui n'avait pas donné son nom, offrait des opportunités inestimables au C.C.E d'influer sur le cours des événements, gagner de nouvelles batailles et déstabiliser ainsi une très puissante armée en crise. Eveiller l'opinion mondiale sur la justesse de cette lutte en prévision de la 13ème session de l'O.N.U prévue en Septembre et la possibilité de porter la guerre en territoire français.

Militairement le 25 août 1958 était une réussite. Le principal objectif de ces actions était de «frapper des points stratégiques sur le territoire français et prouver ainsi à la France et au monde que la révolution algérienne n'était pas du banditisme, comme le prétendait l'ordre colonial, mais la décision de tout un peuple de recouvrer son indépendance». (3)

Une réplique aux propos désobligeants et insultants à l'égard d'un peuple sous domination de De Gaulle qui pensait que : «la France s'étendait de Dunkerque à Tamanrasset». Alors que sa métropole s'enflammait de Paris à Melun, de Mourepiane à Alès, de Marseille à Toulon, du Havre à Vincennes et dans bien d‘autres lieux. Pas mois de 29 départements enflammés furent déclarés par les services de sécurité en état d'alerte maximale.

La date du 25 aout 1958, exprime en fait les valeurs intrinsèques que portaient les fidayîn sur ce territoire. L'audace, l'engagement, le sacrifice, le courage et l'abnégation à entreprendre une aussi vaste offensive, bradant la mort pour l'amour de la patrie. Des actions aussi spectaculaires qu'inattendues en s'attaquant « aux installations pétrolières et militaires, à la préfecture de police de Paris, aux commissariats, aux cars de police, et mettre le feu aux forêts». Des opérations d'envergures qui délièrent les langues des médias réfractaires aux actions militaires algériennes. Toute la presse française en parlera le lendemain. Elle relèvera les dégâts occasionnés et les pertes conséquentes notamment sur le potentiel économique français.

Dans un appel du FLN du 26 août 1958, dans l'objectif est de revendiquer cette grande offensive : «Le FLN entend d'ores et déjà affirmer solennellement que les civils ne seront pas visés, malgré la responsabilité quasi unanime du peuple français, complice par passivité de la poursuite barbare de la guerre d'Algérie… De nombreux Français ont prêté main forte aux gens de la répression et se sont livrés à plusieurs reprises à de véritables lynchages d'Algériens». Dès lors s'ouvrira en France l'épisode macabres des massacres qui aboutiront à octobre et ses auteurs, Papon et consorts.

Le 1er septembre 1958, le FLN, à partir du Caire, déclare dans un communiqué : «Dans la nuit du 24 au 25 août, les commandos algériens en France ont attaqué un certain nombre d'objectifs stratégiques situés en territoire français selon un plan préétabli… Comme le 1er novembre 1954, la nuit du 24 août ouvre un chapitre nouveau de la lutte du peuple algérien pour son indépendance. Une force de près d'un demi-million d'hommes valides se mobilise pour l'action sous la direction du FLN. La première offensive des commandos algériens s'est fixé un objectif essentiellement pétrolier, primo pour frapper les réserves de carburant destiné à l'aviation ennemie, secundo pour prolonger sur le territoire français lui-même la guerre que nos vaillants combattants de l'Armée de Libération Nationale mènent méthodiquement en Algérie. Une année auparavant le FLN avait promis de détruire le pétrole saharien en France même… Il a tenu sa promesse».

Le devoir de mémoire

Inscrite dans la mémoire collective, cette date incontournable, ne devrait pas passer inaperçue. Elle mérite non seulement un travail particulier pour lui donner la dimension historique qu'elle mérite ? Les hommes et les femmes qui ont mené cette spectaculaire offensive, qui a ébranlé par son ampleur le territoire français et donné à la guerre de libération national un second souffle ne devraient pas recevoir en récompense le statut de «laissés-pour-compte», ou mit dans la case de l'amnésie volontaire. Le risque de subir le même traitement et sort que les massacrés de mai 1945, du 17 octobre 1961, des cobayes des essais nucléaires français, des Dahra, et des Ouled nail, n'est pas à exclure.

Apparemment telle que nous la percevons, la politique actuelle ne semble nullement s'encombrer des vieux souvenirs de la guerre de libération qui semblent l'irriter à chaque évocation face à son partenaire d'exclusivité, la France. Les relations étant bonnes, alors bouche cousue et boule de gomme. Même nos historiens demeurent en attente d'une quémande officielle pour perpétuer le souvenir…les algériens doivent s'en rappeler…

*Président de la Fondation du 8 mai 1945

Notes :

1) Prochaine publication : «Les tragiques vérités qui n'ont pas été dites sur la révolution algérienne», Basta Arezki,Arkcanes éditions 2011.

2) «FLN, mirage et réalité» des origines à la prise du pouvoir, Mohamed Harbi, éditions Jeune Afrique, Paris 1980.

3) Selon M. Haddad Youcef, un des responsables de la Fédération de France et organisateurs du 20 août 1958 en France, lors d'une rencontre.