Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Où va le monde arabe ?

par Medjdoub Hamed

2011. Crise de la dette en Europe, déflation aux Etats-Unis, choc pétrolier et des matières premières, tensions sur le problème monétaire entre l'Occident et la Chine… et enfin la « surprise stratégique » comme on l'appelle dans les cercles néoconservateurs américains, l'événement inattendu, imprévu, quand l'histoire déboule tel un « cygne noir » dans la quotidienneté de l'actualité.

La coupe est pleine, les peuples arabes se révoltent non contre la politique d'Israël dans les territoires palestiniens, non contre la présence de troupes américaines en terre musulmane, mais contre le chômage endémique, l'injustice sociale, le pouvoir d'achat érodé, contre la répression. En deux mots la «misère sociale». La révolte en Tunisie fait tâche d'huile, des régimes policiers au pouvoir depuis plus d'un demi-siècle sont tombés, d'autres vacillent…

 La question qui se pose : où va le monde arabe ? Pourquoi aujourd'hui, la révolte arabe contre leurs dirigeants, leurs régimes politiques ? Est-ce la crise qui a déboulé en 2008 et qui n'en finit pas entre-t-elle dans le cadre d'un simple hasard du temps ? Un constat cependant, cette crise économique et financière a touché et touche encore tous les continents, d'une façon plus ou moins marquée selon les évolutions économiques de chaque pays. Malgré les mesures sociales prises par les pays arabes riches en pétrole ou non, la situation de ces pays reste mouvante et incertaine. Une deuxième question, celle-ci concerne l'essence même du détonateur de ce mouvement nouveau de l'histoire : pourquoi la crise financière en 2008 ? Pourquoi une crise de cette ampleur en ce début de millénaire ? Pourquoi ne ressemble-t-elle pas aux crises des années 1970 ? Le cours du pétrole est suffisamment haut pour faire une comparaison. Cette crise de 2008 est plus assimilée à la crise de 1929, pourtant la situation économico-financière du monde, les outils de gestion et l'expérience capitalisée par les autorités financières et monétaires, aujourd'hui, sont sans commune mesure avec ce qui a prévalu en 1929.

 Une troisième question, d'autres peuvent suivre encore, l'histoire mondiale a été tapissée hier, aujourd'hui et demain par des crises : pourquoi la crise financière en 1929 ? Quels rapports entre la dépression économique qui a suivi la crise de 1929 (années 1930 et 1940) et ce qui prévaut aujourd'hui depuis la crise financière de 2008 ? N'existe-t-il pas une corrélation entre les phénomènes géoéconomiques et politiques passés et présents aujourd'hui ?

1. «L'abîme ou la métamorphose» d'Edgar Morin

Le cortège de futilités et de peurs diffusées par les mass médias, soumises aujourd'hui au marché, véhicule une vision pessimiste du monde, ne laissant qu'entrevoir un avenir sombre. A voir la marche des événements, tout semble souffler dans ce sens. Dans le livre récent «vers l'abîme» (L'Herne 2007), Edgar Morin décryptait la géopolitique du monde actuel et posait l'alternative entre le «chaos ou la métamorphose». Il est vrai que la crise financière, économique puis sociale et politique a ébranlé bien des certitudes sur le libéralisme à tout va. La crise que nous connaissons depuis 2008 est beaucoup plus grave qu'une simple crise économique. Le spectre systémique qui peut découler risque d'être plus préoccupant et probablement aura à bouleverser toute la géopolitique mondiale. Ce n'est plus les crises systémiques comme celles de 1997 qui ont affecté quelques continents et, en un temps assez court, trois ou quatre années, ont pu être surpassées. La situation, ces années, malgré la reprise, est bien plus complexe. Edgar Morin l'a qualifiée d'une crise planétaire qui englobe tous les composants des sociétés. Faut-il croire quand il prédit le pire comme probable et la métamorphose comme possible ?

 Dans une de ces conférences, il soulignait que «la crise financière avait paradoxalement aidé à faire surgir un événement si improbable : l'élection d'un Noir à la tête des Etats-Unis». Le pays le plus puissant du globe. «L'abîme ou le chaos», les deux mots liés ensemble par Edgar Morin, font apparaître une vision cataclysmique de l'avenir.

 Cette situation nous rappelle étrangement la crise de 1929 et ce qui a suivi, avec aux Etats-Unis l'élection de Franklin Roosevelt, et l'accession d'Hitler au pouvoir en Allemagne, en 1933. La situation des années 1930 et celle des années 2008-2011 ont peu de ressemblance si ce n'est les effets de la crise financière, et encore atténués compte tenu des progrès sociaux depuis cette période, comme des périls que des guerres entre puissances peuvent susciter et, là encore, la situation semble maîtrisée par l'existence de la dissuasion nucléaire dont la finalité n'est pas de gagner la guerre mais de l'empêcher. Il n'en demeure pas moins que des armements nucléaires existent. Des missiles balistiques stratégiques sont enterrés dans des silos ou à bord de sous-marins prêts à être lancés. Rien n'exclut qu'un jour ces armements de destructions massives soient utilisés, pour peu qu'un conflit nucléaire au niveau régional ouvre la voie à l'usage d'armements nucléaires dans les conflits armés.

 Il ne faut pas se tromper, ceci entre dans l' «ordre des choses». L'ordre du monde n'est pas parfait, le «cours des relations internationales», la force des «conjonctures et crises» témoignent de l'idée d'un ordre mondial fragile, qui est susceptible d'être rompu pour peu que des germes tels des virus minent ce grand corps de l'humanité. Par conséquent, quand Edgar Morin parle d'abîmes ou de métamorphoses, cette histoire, il l'a vécu et le rappelle : « En 1929, la crise économique, conjuguée à l'humiliation des lendemains de la Première Guerre a provoqué la venue au pouvoir d'Hitler, par des voies démocratiques. Ce n'est pas d'un pays arriéré qu'est venue la barbarie, mais de ce qui était à l'époque la première puissance industrielle d'Europe, et qui était sur le plan culturel la plus avancée ». Né en 1921, il a connu et participé à de grandes convulsions historiques – celles des heures sombres de la Seconde Guerre mondiale. Alors que les générations suivantes européennes celles qui ont suivi le deuxième conflit mondial, qui n'ont connu qu'une époque de croissance, vive ou molle, mais sans guerre, sans drame, sans cataclysme, jugent l'idée d'un brusque effondrement peu crédible. Ce n'est pas le cas pour les peuples tiers mondistes qui ont connu guerres et souffrances pour leur libération. Mais l'ordre du monde, comme le «cours du monde » entrent dans « l'ordre des choses ». Avant le premier conflit mondial, le monde occidental baignait dans l'euphorie. Tous les pays européens appelaient à la guerre – le monde entier était au pied d'une Europe souveraine, victorieuse et hégémonique sur tous les continents (Asie, Afrique, Australie). Même l'Amérique était peuplée de descendants européens et de descendants d'Afrique (esclaves) prélevés de pays colonisés ou en voie de colonisation. 1914 survint, la guerre pensée comme une campagne militaire courte et salvatrice pour chaque puissance, pour chaque peuple européen, exalté, passionné, pétri de nationalisme conquérant, allait s'avérer un bourbier, un long calvaire, une tragédie qui allait s'étendre progressivement au monde, aux peuples qui n'ont rien à voir mais «à y voir aussi parce qu'ils étaient colonisés». Ces peuples ne savaient pas que leurs destins se jouaient aussi dans cette guerre : la 1ère guerre mondiale. Cette guerre a remis en question les convictions des peuples européens et a crée désormais le doute et la crainte dans les consciences européennes. Ce début de XXIe siècle ressemble étrangement au début du XXe siècle et il convient de s'interroger sur le monde qui vient. Viendra-t-il en bien ou en pire ?

 Pour Edgar Morin, l'histoire est une succession d'«émergences et d'effondrements, de périodes calmes et de cataclysmes, de bifurcations, de tourbillons des émergences inattendues».

 Crises et guerre sont des «accoucheuses de l'histoire». Si tout est vrai dans cette constatation de la vaste dynamique de l'histoire humaine, il reste aujourd'hui de chercher au-delà de l'«abîme ou de la métamorphose», non seulement le sens de ces trajectoires mais les moyens mis en œuvre par l'homme et les «hasards» pour parvenir à comprendre, ne serait-ce qu'en partie, vers «ce à quoi l'Histoire humaine tend».

2. La flèche du temps ascendante et descendante

Il est évident que vouloir chercher les trajectoires futures de l'évolution du monde dans les limbes de l'histoire humaine est un véritable défi à l'entendement. Mais si nous avons les facultés intellectuelles qui nous permettent de penser, de jeter un regard critique sur l'histoire, de scruter le monde futur, pourquoi se priver, pourquoi se l'interdire ? Nous n'avons pas la prétention de lire l'avenir, cela est clair, c'est au-dessus de l'humain. Cependant l'humain que nous sommes peut chercher à comprendre son état passé, présent et futur. C'est son droit. Cependant, chercher à «supputer» l'avenir, s'approcher de ce qui est en puissance dans les années vécues et à venir n'est pas chose aisée. Il lui faut pour cela scruter l'horizon futur et les horizons passés, prendre beaucoup de recul, mettre à profit les analyses des pensées et doctrines connues et surtout oser. Et cela est encore insuffisant, il faut que l'humain «réfléchit» sa propre pensée, sa propre réflexion.

 Pour la compréhension, nous n'avons point besoin d'historiographie, i.e. de détails du récit des événements qui ont jalonné l'Histoire. Leur chronologie et leur dynamique dans la trame de l'Histoire suffisent, l'essentiel est de se convaincre que l'histoire des peuples dans son déroulement n'est pas chaotique, toutes crises et toutes guerres ont des fonctions significatives dans l'évolution du monde. Qu'il n'y a pas qu'un un sens dans les grands événements du monde mais des sens et des finalités successives. Leur développement suit une direction toujours ascendante, avec en toile de fond une fin ou plutôt des «fins» précises et toujours renouvelées. Ce qui exprime l'essence même de l'existence, de la vie des peuples.

 Pour preuve, le monde n'a-t-il pas évolué de mieux en mieux, depuis des siècles, et de mieux en mieux aujourd'hui, surtout à partir du XIXe siècle à aujourd'hui. Pays riches et pays libérés des tutelles coloniales témoignent de cette flèche du temps ascendante. Mais, en 2010, en 2011, et même avant ces années et certainement après, compte tenu de l'avancée du chômage, la mal-vie, la hausse vertigineuse des matières premières, l'absence de perspectives pour les pays développés et en développement, la situation s'est retournée pour plusieurs pays et a crée un sentiment de régression, de statisme, une remise en cause des acquis sociaux pour les peuples. Elle vient infirmer le cours de cette flèche du temps.

 L'humanité va de plus en plus mal, le système marchand mondial, en transition, est en train de dérégler les rapports politiques et économiques entre les peuples. Plusieurs causes peuvent expliquer cette flèche du temps aujourd'hui descendante. Il n'y a pas uniquement le chômage de masse, la mal-vie, d'autres éléments entrent tels l'avancée de la civilisation, la technologie dans le monde, le rétrécissement du système marchand (de nouveaux acteurs sur le marché mondial) qui appellent une autre manière de regarder la vie.

 Les conséquences visibles sont le recul spirituel dû à l'hyperconsommation et la focalisation mondiale sur les produits du système marchand. Mais, si prégnantes soient-elles sur le comportement des sociétés humaines, ces causes n'expliquent pas totalement le changement de direction du cours de l'humanité.

 Précisément, au-delà de cette flèche du temps ascendante et descendante - que nous pouvons rattacher à des concepts porteurs tels que ceux de progrès et de recul mais inscrits dans l'évolution -, ce sentiment de régression aujourd'hui, cette angoisse existentielle des peuples dus aux crises financières et économiques, surtout celle de 2008 qui n'en finit pas, doivent nous inciter à chercher une signification de l'évolution dans cette marche accélérée et chaotique de l'histoire. Comprendre aussi pourquoi la brusque montée en puissance de la Chine, un pays malgré sa civilisation millénaire, anciennement tiers-mondiste, le déclin de cet Occident qui a concouru à cette «montée en puissance» d'un pays-centre de l'Asie et enfin, l'inattendu printemps arabe – de nombreux observateurs ont du mal à croire à la «démocratie arabe». Pourtant cette révolte arabe a déboulé brusquement comme une tornade sur le monde, aucun signe prédictible ne l'a annoncée, elle peut être comparé à un autre 11 septembre 2001.

 Les conséquences seront considérables pour le monde. Mue du fondamentalisme religieux, crainte de la Russie et de la Chine compte tenu des régimes politiques en place mais aussi de l'Occident qui l'a pourtant appuyé. Cette révolution arabe est vraisemblablement un autre «cygne noir» pour les puissances, comme l'appelle Nassim Nicholas Taleb, mais un «cygne blanc» pour le monde arabe. Dans sa théorie sur la «puissance de l'imprévisible», cet auteur décrit un «cygne noir» comme un événement improbable, non anticipé et à fort impact.

3.Les apports conceptuels de Hegel : l'Esprit et la raison dans l'Histoire

Plusieurs théories ont rendu compte de l'évolution de l'humanité. La biologie nous offre la possibilité d'emprunter le concept d évolution pour l'appliquer au devenir de l'humanité.

 La métamorphose d'Edgar Morin en est un exemple. Une métaphore suggérée par la biologie, Morin la résume ainsi : «quand la chenille entre dans le cocon, elle commence un processus d'autodestruction de son organisme de chenille, et ce processus est en même temps celui de la formation de l'organisme de papillon, lequel est à la fois le même et un autre que la chenille, la métamorphose du papillon est pré-organisé». Concernant la société-monde d'hier et d'aujourd'hui, elle porte à la fois menace et promesse, c'est-à-dire sa désagrégation en vue d'un but, sa «métamorphose», donc une «déconstruction-reconstruction», et ainsi de suite, comme l'atteste l'histoire, jusqu'à une finalité non connue. Si l'évolution du système-monde est dans un certain sens comparable à la métamorphose de la chenille, le processus de celle-ci est pré-organisé et ne va que vers un seul but, c'est-à-dire pour lequel elle est destinée.

 Or, dans l'évolution de l'humanité, la métamorphose n'est pas pré-organisée ni assignée à une destination connue ni subissant sans réaction un processus d'autodestruction-reconstruction comme cela est inscrit dans les gènes de la chenille.

 Pour saisir la réalité complexe et mouvante de l'humanité, la philosophie de G.W.F. Hegel offre une nouvelle approche pour la recherche. La philosophie de l'esprit a été considérée comme une théologie de l'histoire, elle a également donné lieu à de nombreuses interprétations contradictoires du fait de sa difficulté. Au-delà des querelles sur le sens de l'histoire entre philosophes, tels Marx-Feuerbach, Sartre-Camus…, il faut reconnaître, dût-on le déplorer, que la rencontre entre l'histoire réelle proprement dite et l'Esprit a rarement été traitée dans la littérature contemporaine.

 Selon la philosophie de Hegel, l'humanité n'avance pas au hasard, elle progresse dans et vers la Manifestation de l'Esprit. Cette philosophie est essentiellement déterminée par la notion de dialectique, qui est tout à la fois un concept, un principe d'intelligibilité et le mouvement réel qui gouverne les choses du monde. La pensée hégélienne est donc la compréhension de l'histoire de ce qu'il appelle l'Idée, qui, après s'être extériorisée dans la nature, revient en elle-même en niant cette altérité pour s'intérioriser, s'approfondir et se réaliser dans un «devenir».

 Dans «La raison dans l'Histoire», il écrit : «Nous avons dit que l'objet de l'Esprit n'est autre que lui-même. Il n'y a rien de plus haut que l'Esprit, rien ne saurait être plus digne que lui de devenir son objet. L'esprit ne peut trouver la paix, il ne peut s'occuper de rien avant de connaître ce qu'il est. [...] L'Esprit se produit lui-même, il se fait lui-même ce qu'il est. Son être n'est pas existence en repos, mais activité pure : son être est d'avoir été produit par lui-même, d'être devenu pour lui-même, de s'être fait par soi-même. Pour exister vraiment il faut qu'il ait été produit par lui-même : son être est le processus absolu. […] Ce processus est aussi, essentiellement, un processus graduel, et l'histoire universelle est la manifestation du processus divin, de la marche graduelle par laquelle l'Esprit connaît et réalise sa vérité. Tout ce qui est historique est une étape de cette connaissance de soi. Le devoir suprême, l'essence de l'Esprit, est de se connaître soi-même et de se réaliser.»

A suivre