Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

La révolution par le feu et par un clic

par Naoufel Brahimi El Mili

Une immolation, des clics sur des souris d'ordinateurs et le monde arabe s'enflamme. Il n'est que justice de rappeler que c'est la jeunesse iranienne, en juin 2009, qui a été la première du monde musulman à utiliser internet et les téléphones portables pour mobiliser une contestation contre le pouvoir suite à la réélection controversée de Mahmoud Ahmedinedjad.

Massivement descendus dans les rues de Téhéran les jeunes ont défié le pouvoir en ne se reconnaissant plus dans la dynamique islamiste jugée trop éloignée de leurs aspirations modernes et légitimes. Ils n'ont toutefois pas ébranlé la nature théocratique du régime. Commence cependant la plus grave crise du régime depuis le départ du Shah en 1979. Se termine aussi le cycle qui a duré 30ans de l'islamisme politique comme mouvement social. La forte répression des pasdarans n'a donné qu'un échec apparent et certainement provisoire à la nouvelle révolte iranienne, la rue n'a pas encore dit son dernier mot car elle poursuivra sa quête de liberté. La jeunesse de Téhéran a amorcé une bombe qui explosera plusieurs mois plus tard à Tunis, au Caire, à Sanâa, à Manama, à Benghazi et à Tripoli. L'occident inquiet de la bombe atomique iranienne n'a point vu venir la déflagration planétaire véhiculée par Facebook et autres nouvelles technologies de l'information.

 Traumatisé par le premier moment iranien, l'occident ne pensait qu'à endiguer l'islamisme. Ces trois décades islamistes appartiennent au passé, depuis longtemps les Iraniens en particulier et les musulmans en général ont réalisé que la république islamique était trop éloignée du paradis des libertés. Les chutes successives des dictateurs et non des moindres annoncent un nouveau cycle où la problématique démocratique est au centre des aspirations populaires : ni Ben Ali ni Ben Laden1. Durant les différentes révoltes arabes de ce début d'année aucun slogan à connotation religieuse n'a été scandé, ont retentit plutôt des versions locales du «Yes we can» d'Obama ou «ensemble tout devient possible» de Sarkozy2. La peur de l'islamisme n'est plus source de légitimité pour les régimes autocratiques et surtout ne justifie plus la complaisance dont ils ont trop longtemps bénéficié.

 La longévité des dictateurs semble s'expliquer notamment par la fonctionnalité que l'occident leur a attribué. A Ben Ali la lutte anti-islamiste, à Moubarak le maintien du fantomatique processus de paix au Moyen-Orient et à Kadhafi qui dans sa période dite «terroriste» jouait le rôle de méchant utile ensuite on lui demande d'assurer la sécurité énergétique et d'ouvrir son gigantesque marché.

 Curieusement les dictateurs tombent par ordre croissant d'ancienneté. Les derniers arrivés au pouvoir sont les premiers à partir. Avec 23 ans «seulement» au pouvoir, Ben Ali en est le benjamin. La croissance tunisienne était l'autre pilier du régime de Ben Ali. «Miracle tunisien» et autres formules laudatives, les dirigeants français ont rarement hésité à faire la course au superlatif pour décrire les performances économiques du pays. Maintenant nous savons que la croissance économique rapide ne suffit plus à garantir la stabilité du régime. Surtout quand ce dernier est prédateur et peu soucieux d'une équitable répartition de la richesse. Mettant en avant le péril islamiste Ben Ali est le premier à verrouiller le champ politique.

Pourtant son arrivée au pouvoir après le coup d'Etat médicale contre Bourguiba était qualifiée de «révolution de Jasmin». Il n'a à aucun moment fait le lien entre le changement économique rapide et le mouvement des forces sociales accéléré par les différents réseaux d'internet. Se croyant protégé par la surdité de l'occident et son aveuglement par les chiffres économiques, Ben Ali n'a fait aucun geste d'ouverture. Jusqu'au jour où une immolation à Sidi Bouzid enflamme le pays. Le geste désespéré d'un marchand de légumes diplômé et humilié par un agent de police a fait de cette bourgade l'épicentre d'un séisme. Réagissant avec plusieurs temps de retard Ben Ali multiplie les promesses et la répression, confiant que ses amitiés particulières, notamment françaises, lui épargneraient la réprobation internationale, le temps de recevoir des surplus de matériels sécuritaires plus performants grâce au savoir faire français. La terreur qu'inspire la police tunisienne n'est plus à démontrer mais le flic est, en fin de compte, neutralisé par un clic. Pris de vitesse par la mobilisation de Facebook, le couple Ben Ali a eu quand même le temps de prendre un avion pour Djeddah en fin de course après avoir été pendant de nombreuses heures un SDF de l'air.

En Egypte la révolte populaire est analysée sur le plan international à travers une grille géopolitique écartant trop hâtivement l'intensité de la colère et la détermination des Egyptiens à mettre Hosni Moubarak dans un avion sans retour possible. 30 ans de règne sans partage mais premier allié arabe au Moyen Orient, Moubarak bénéficie d'un inconditionnel soutien international : effacement de la dette (au moins 20 milliards de dollars), élimination de la problématique des droits de l'homme lors des différentes visites d'Etat, en contre partie de sa haine des islamistes et de leur lointaine filiale palestinienne à Gaza (Hamas). Sur le plan intérieur, il lance son propre parti, le PND comme une machine totalisante du pouvoir. Avec une force paramilitaire dite de sécurité (Mukhabarate) de 300.000 homme, il mène une guerre sans merci non seulement aux islamistes (auteurs de nombreux attentats) mais aussi à tous ses opposants. Maréchal de l'armée de l'air qui est l'aristocratie des forces armées égyptiennes avec la défense aérienne, Moubarak ne se voyait aucun concurrent militaire d'autant plus qu'il est protégé par une pléthorique garde présidentielle de plus de 30.000 hommes. Clientélisme et terreur sont les deux piliers de son pouvoir mais qui ont momifié le régime au point où la succession dynastique est envisagée au détriment des militaires. Pourtant avant sa dernière réélection l'armée a exprimé son rejet de Gamal Moubarak à travers une approche orientale. Un haut gradé lui demande clairement : «Monsieur le Président l'armée souhaite bénéficier de votre expérience et attend votre proposition du nom du général qui prendra-le plus tard possible- votre succession». Inflexible Moubarak répond qu'il restera président jusqu'à son dernier souffle et encourage les préparatifs de son fils ainé.

Une fois la place Al Tahrir occupée par des Egyptiens déterminés, Moubarak n'a d'autres choix que de faire appel aux forces terrestres, parents pauvres de l'armée égyptienne. Caricaturalement un pilote et la défense anti aérienne sont valorisés plus que des ingénieurs alors que les officiers des blindés sont vus comme détenteurs d'un permis poids lourd. Ces derniers refusent de tirer sur la foule, ils fraternisent même. Israël, l'Europe et les Etas Unis craignent de perdre leur allié historique et évoquent la peur qu'inspirent les presque invisibles frères musulmans pour ralentir le départ de Moubarak surnommé depuis longtemps de sage du Moyen Orient. Seulement il ne s'agit que d'une révolte authentiquement populaire rejetant le despotisme et la corruption, désireuse de plus de liberté : aucun slogan anti-israélien n'a été lancé par les foules égyptiennes. Avec le départ de Moubarak pour Sharm El Sheikh s'amorce une imprécise transition.

Après avoir vécu 42 années sous la tente protectrice de Kadhafi (en réalité une Chappe de plomb) les Libyens se révoltent et font face à la plus sanglante répression. Rien de surprenant, l'ex ennemi numéro deux des Etats-Unis, après l'Iran, Kadhafi a fait tuer et injustement emprisonner aussi bien des étrangers que ses propres ressortissants. Le rappel de ses exploits internationaux est très éloquent : attentat contre la discothèque «La Belle» fréquentée par des G.I américains basés en Allemagne de l'ouest3, attentat contre le Boeing de la Pan Am, même acte contre le DC10 d'UTA, emprisonnement injuste et prolongé d'infirmières bulgares… Les Libyens sont loin d'être épargnés : en 1996 la mutinerie de la prison de Bouslim (sud de Tripoli) se solde par plus d'une centaine de morts dont la majorité des cadavres ont simplement disparus, la même année des combattants islamistes sont bombardés au Napalm prés de Jebel Lakhdar (proche de Benghazi) sans parler des opposants abattus à l'étranger dont le plus illustre est Mansour El Kikhia. Paradoxalement les résolutions 748 et 883 de l'ONU (1992-93) qui placent la Libye sous embargo renforce la poigne de fer de Kadhafi sur son pays isolé. A travers la création de gardes de la Jamahiria surnommées Al Ansar fortes de 40.000 hommes originaires de Syrte, région où grandit Kadhafi, le Guide dispose d'une garde prétorienne pour écraser toute dissidence notamment celle de Benghazi, principale ville de la Cyrénaïque. L'opposition ancestrale Syrte-Cyrénaïque est accentuée par le fait que c'est tout prés de Benghazi où Kadhafi échappe à un attentat en 1998. De ce fait Benghazi a toujours été tenue à l'écart de la manne pétrolière. Cette ville est un foyer historique de résistance. Devant la détermination des Etats-Unis d'arrêter Saddam Hussein et tout programme de production d'armes de destruction massives, Kadhafi rentre dans le rang et signe au début de 2004 le traité de non prolifération. Quelques mois plus tard sont rétablies les relations diplomatiques avec les Etats-Unis. Dès lors, le Guide fait montre d'une surprenante docilité devant les Américains à qui il accorde de mirifiques contrats en échange d'un certificat de «fréquentabilité» valable uniquement à l'étranger car sur le plan interne il renforce son pouvoir despotique et fait monter ses enfants aux postes de commande.

 La démission de Moubarak, inquiète profondément Kadhafi au point où il demande à ses imams de prononcer des fetwas interdisant toute manifestation. Devant la réticence de la majorité des hommes de religion, Kadhafi publie les fetwas prononcées par les religieux saoudiens lors de la première guerre du Golfe afin de réduire à néant toute velléité de marcher dans les rues. Il a raison d'avoir peur car Benghazi longtemps humiliée est la première à se révolter. La répression est violente, à la mesure de la folie sanguinaire du Guide. Il n'est pas exagéré de dire que l'objectif de l'oppression du régime est de faire de Benghazi un Guernica4 du XXIème siècle. Seulement les défections de militaires refusant de tirer à l'arme lourde sur la foule et la détermination des manifestants, Benghazi résiste et avec le ralliement de la grande tribu des Ouarfellah, le dimanche 20 février, l'insurrection s'étend à tout le pays et touche même la capitale. Le même soir Kadhafi envoie son fils Seif El Islam, faire un discours télévisé où il promet une guerre exterminatrice pour tous ces manifestants s'ils ne rentrent pas paisiblement chez eux. En effet, apparaissent des milices africaines pour exécuter ce sinistre projet. Devant l'ampleur des massacres, quelques vieux compagnons de route suggèrent au Guide de quitter le pouvoir. A cela il répond qu'il n'a d'autre choix que de laisser la Libye dans l'état où il l'a trouvée en 1969. Il est difficile de ne pas faire le parallèle avec la politique de la terre brulée de l'OAS. Avec son discours de ce mardi 22, Kadhafi ne veut (ou ne peut) faire ses valises. L'option cercueil reste ouverte.

La protestation ne peut que continuer dans le monde arabe. En Afrique du Nord les cas d'immolation s'apparentent à une «Bouzizimania5». En Arabie Saoudite se crée un parti politique dont les 5 membres fondateurs sont emprisonnés. Au Yémen la rue continue de défier l'entêtement d'un président au pouvoir depuis plus de 30 ans. Les autorités omanaises décrètent une augmentation de 43% des salaires du secteur privé. La capitale Bahreïni a sa place des Martyres. Alger a ses rendez-vous pré-dominicaux. Le Maroc a, depuis le dimanche 20 février, ses 5 premiers manifestants morts. Avec Facebook on fait aussi des révolutions géantes que ne manqueront pas de relayer Al Jazira et autres chaines satellitaires. Reste à éviter les contre-révolutions qui peuvent naitre si les transitions démocratiques sont trop lentes ou bien chargés d'arrières pensées.

Notes :

1) L'éditorial de l'hebdomadaire l'Express publié juste après le 11 septembre est intitulé plutôt Ben Ali que Ben Laden.

2) Notamment le désormais célèbre «Ben Ali dégage»

3) En avril 1986 l'aviation américaine lance un raid sur Tripoli en représailles, notamment sur El Azizia son actuel Bunker.

4) Ville basque bombardée en 1937 par la légion Condor envoyée par Hitler pour soutenir Franco.

5) C'est au milieu des années 2000 où des diplômés chômeurs s'immolent devant le parlement marocain mais ils n'ont pas fait de «Buzz».