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La femme du ministre

par Boudaoud Mohamed

Il ronfle. Elle pense : «Quand il rentre à la maison, il ne sait faire que deux choses, le balourd : me torturer les nerfs avec des discours longs et ennuyeux sur le travail merveilleux qu'il accomplit chaque jour dans son gouvernement, puis s'enfoncer dans le lit et ronfler comme un soufflet, un joli sourire sur les lèvres. Mais depuis quelques jours, il innove. De temps à autre, il arrête son ronflement et murmure cette prière : «L'Algérie n'est pas la Tunisie. L'Algérie n'est pas l'Égypte. L'Algérie n'est pas la Libye. L'Algérie est l'Algérie. Amen.»

 Elle jette un œil sur son époux et se détourne vivement, craignant peut-être de commettre quelque chose de blâmable, en s'attardant du regard sur ce corps ramassé en fœtus, qui dort profondément à ses côtés depuis de longues années. Elle pense : «Ce n'est pas la première fois qu'il parle dans son sommeil. Ça lui arrive souvent. En plein milieu de la nuit, il peut vomir dans mon lit tous les radotages qu'il bouffe dans son gouvernement. Au début, lorsqu'il venait d'être nommé ministre, c'était pire ! Je ne sais pas comment je ne suis pas devenue folle ! Je me bouchais les oreilles, mais sa voix parvenait à percer mes mains, et ses paroles s'introduisaient dans ma tête, et une terrible envie de hurler s'emparait de moi, mais j'étouffais ces cris dans ma gorge, il a failli détruire mes nerfs. Je l'entends encore avec les mêmes frissons de dégoût gorgé de haine : «Maman, sais-tu la nouvelle ? Ton fils est un ministre, que Dieu te le protège ! Contemple-le ! Gave tes yeux de ton bébé ! Je suis un ministre ! Je suis un homme craint et respecté ! Désormais, tu me verras chaque jour dans le journal télévisé de vingt heures ! J'occupe un bureau spacieux joliment meublé. J'ai plusieurs secrétaires. Je me déplacerai dans un convoi de voitures luxueuses précédées de dizaines de motards pour m'ouvrir le chemin ! Maman ! je suis si heureux ! Maman ! j'ai envie de me blottir dans tes bras !» Mon Dieu ! Qu'est ce que j'ai enduré alors !»

 Elle pense : «Il lui arrive aussi de se révolter dans son sommeil. Il prononce alors des paroles très dures à l'adresse du Président de la République. Sa voix est grave et ruisselante de dignité : «Monsieur le Président ! Je ne vous permets pas de me mépriser ! Mais pour qui vous prenez-vous pour me traiter de cette odieuse façon ? Croyez-vous que vous êtes meilleur que moi ? Tenez ! Voici ma démission ! Je pars ! Je ne suis pas un pantin fabriqué pour satisfaire vos caprices ! Demain, le peuple saura comment vous vous comportez avec moi ! J'ai une dignité moi, que je ne vous laisserai pas piétiner ! Vous pouvez reprendre tout ce que vous m'avez offert ! Je ferai vivre les miens avec la sueur de mon front ! » Comme par miracle, ces révoltes dans le songe, ces érections oniriques, arrêtaient net ses ronflements sonores. Je pouvais alors dormir en paix pour quelques heures.»

Elle tend la main vers l'interrupteur de la veilleuse et éteint la lumière. Elle pense : « Mon corps me fait mal. Comment faire taire ces chuchotements qui déchirent ma chair ? Je désire me rouler sur un lit de fleurs épineuses. Goutte après goutte, mon sang dessinera sur la blancheur du drap ma douleur. Quand l'aube viendra pour dévoiler le monde, on me découvrira exsangue, et parfumée, et baignant dans une lumière douce et pure, blanche… Mais voici le sommeil qui commence à alourdir mes paupières… Cette mort éphémère assoupira pour un moment le feu qui embrase mon corps…»

Brusquement, une sensation de froid au cou l'arrache au sommeil. Avant de comprendre ce qui lui arrive, le cerveau encore engourdi, elle est vite bâillonnée et des bras l'extraient des draps et la sorent de la chambre. La lame d'un couteau posée sur la gorge, elle se laisse faire, comme fascinée par les deux individus cagoulés que ses yeux distinguent maintenant à la faible lumière d'une petite lampe de poche. Elle pense : «Qui sont-ils ? Que me veulent-ils ?» Mais aucun mot ne s'échappe de sa bouche. Quelques instants plus tard, l'homme qui la porte dans ses bras dépose son corps sur le siège arrière d'une voiture, monte à ses côtés et ferme la portière. Phares éteints, le véhicule démarre, guidé par la lumière qui ruisselle des lampadaires. Les deux acolytes arrachent leur cagoule et la femme constate qu'ils sont jeunes, la vingtaine peut-être.

Pendant un bon moment, le silence règne à l'intérieur de la voiture qui roule maintenant sur une route bordée d'arbres, les phares allumés. Puis, le jeune homme assis à côté d'elle tourne vers elle son regard, tend sa main vers son bâillon et l'en débarrasse, disant en brandissant son couteau : «Si tu m'énerves, je te tranche la gorge, la gonzesse ! C'est clair ! Tu vas la fermer jusqu'à ce qu'on arrive là-bas ! Si tu restes calme, nous serons pleins de douceur pour toi ! Ne me pousse pas à abîmer ta jolie viande ! Une fois notre plan achevé, tu pourras retourner chez ton ministre. Au fait, dis-moi ma beauté, comment tu arrives à dormir à côté de ce sac ronfleur ? Écarte ces cheveux qui me cachent ton visage ! Je veux voir la couleur de tes yeux !»

Quelques heures plus tard, dans la lumière de l'aube naissante, la voiture s'engage dans un sentier sinueux et accidenté qui la fait épouvantablement cahoter. La femme pense : «Je n'ai pas peur de ces deux jeunes hommes ! Je saurai comment les raisonner ! Ce sont encore des gamins ! Je les laisserai galoper jusqu'à l'épuisement, ces chevaux fougueux, puis je les briderai !»

Il fait jour maintenant. Le chauffeur arrête le moteur. Les deux ravisseurs se glissent à l'extérieur du véhicule et ordonnent à la femme de descendre et de les suivre. Elle s'exécute.

Une demi-heure après, surgissent devant ses yeux des bâtiments aux murs moisis par l'humidité, tapissés de linge, de graffiti obscènes et de paraboles rouillées, plantés dans un sol crevassé et sale. Une odeur lourde s'échappe des caves. Des chiens et des chats faméliques farfouillent avec leur museau dans un dépotoir à ciel ouvert.

Puis, ses yeux sont attirés par une foule dense et bariolée rassemblée non loin d'elle, autour de quelque chose qu'elle ne distingue pas encore. Les visages sont tristes. Les corps courbés. On grogne. On murmure. On renifle. La peur submerge son corps charnu et parfumé. La panique souffle violemment sur les hypothèses qui ont meublé son voyage. À présent, elle ne comprend plus.

On s'écarte pour les laisser passer. La foule était massée autour d'une espèce d'estrade conçue avec des planches et des pièces de parpaing. Le jeune homme qui l'avait débarrassée du bâillon s'avance vers cette estrade et monte dessus. Promptement, il se dénude le buste en laissant tomber ses habits à ses pieds, puis enfonce sa main dans sa poche et en fait jaillir un couteau qu'il brandit et expose aux rayons du soleil.

Sa voix s'élève dans le ciel : «Nous vous avions promis de la kidnapper et de la faire venir ici ! Comme vous pouvez le voir, nous avons tenu notre promesse ! Elle sera notre messagère auprès du gouvernement. Notre attente a trop duré ! Nous ne pouvons plus attendre ! Nous avons moisi dans l'attente ! Nos âmes sont couvertes de toiles d'araignée ! Nos corps se décomposent ! Ils nous ont oubliés ! Pourtant, nous n'avons jamais cessé de les appeler ! Ni le café, ni la cigarette, ni la drogue, ni l'alcool, ni les feuilletons, ni le rai, ni le football, ni les rêves, ne sont arrivés à adoucir notre attente ! Nous ne pouvons plus attendre ! Avec ce couteau à la lame aiguisée, je vais graver sur ma chair le message qu'elle portera au gouvernement ! Ne pleure pas maman ! Tu me soigneras et je guérirai ! Avec tes mains divines, tu cicatriseras mes blessures ! Jour et nuit, tu resteras à mon chevet, tes doigts jouant dans mes cheveux ! Ils seront obligés de venir ! Mais s'ils ne viennent pas, nous recommencerons ! La prochaine fois, plusieurs parmi nous s'immoleront au feu ! Maman je saigne ! Je saigne !»

Des lamentations s'élèvent de la fou-le. Une femme se griffe le visage et se frappe les cuisses. C'est sûrement la mère du jeune homme. Les enfants pleurent. Un gros nuage noir cache brusquement le soleil. Des frissons d'effroi parcourent la foule. Des chiens hurlent. Des prières fusent des bouches. La femme du ministre est écoeurée. Une immense déception a envahi son corps. Les yeux en feu, d'un pas décidé, elle se dirige vers le jeune homme et l'atteignant, elle lui crache avec force sur la poitrine maintenant tailladée en plusieurs endroits. Sa salive se mêle au sang qui ruisselle de ses blessures. Elle crie : «Tu as ruiné mes espérances ! Que Dieu te maudisse ! Que Dieu te maudisse ! »

Mais quelque chose secoue son corps et fait disparaître brusquement le jeune homme et la foule. Elle ouvre les yeux et ne voit rien. Une voix l'appelle. Une partie de sa conscience s'arrache aux brumes épaisses qui l'enveloppent. Elle reconnaît la voix. C'est celle de son mari. Ensuite, elle le voit. Il est assis sur le lit, il s'essuie le visage avec un mouchoir, sombre et accablé. Elle ne dit rien. Elle ferme les yeux. La dernière image de son cauchemar frétille encore dans sa mémoire.