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Idéal démocratique

par Aissa Hireche

Il est parfois étonnant de voir l'élève dépasser le maître, mais cela n'est pas rare et cela n'est pas particulier à certains. Pour notre part, nous les Arabes, nous avons su comment rattraper et même faire oublier notre retard en matière de démocratie, au point où l'Occident fait pâle figue devant nous désormais.

C'est l'Occident qui a voulu que nous soyons démocrates et il n'a ménagé aucun effort pour cela. Il a même eu recours aux bombardements massifs les plus meurtriers de toute l'histoire des humains. La démocratisation armée de l'Irak est la dernière preuve irréfutable des ambitions si virtueuses de l'Occident. Il a assassiné lorsqu'il a considéré qu'il le fallait. Allende du Chili et Mossadegh de l'Iran sont les victimes par excellence d'un jeu brutal que les Occidentaux appellent démocratisation des peuples. Ils ont envahi des peuples, ils ont occupé des pays, ils ont tué des innocents au nom de la démocratie et aussi pour que nous comprenions que cette démocratie nous est si nécessaire.

A force de subir, nous avons – nous, peuples arabes – fini par comprendre quelque chose à ce jeu et nous avons fini par y prendre plaisir. Adeptes indécollables du superficiel et de l'apparence, nous avons fait des élections notre totem démocratique, notre drapeau de la civilisation et notre slogan de la modernité. Champions inégalables de la banalisation, nous avons réduit les élections à un simple protocole de dimanche ou de vendredi, c'est-à-dire juste avant la messe ou la prière d'un week-end qui nous échappe depuis trois mille ans.

Le pouvoir chez nous est toujours extrême. Total et indiscutable. Tel la coulée de lave, il envahit tous les espaces, ne laissant aucun lieu sans qu'il ne l'ait soumis. Aux dernières nouvelles, il paraît que même le football est entré dans les préoccupations des pouvoirs chez nous. Tout le monde le sait, nous nous fatiguons rapidement des choses sérieuses, même lorsqu'elles ne le sont pas. Aussi, nous avons réfléchi à haute voix et nous nous sommes convaincus qu'il serait préférable de banaliser encore les élections afin de ne pas aller chaque fois au scrutin. Mais pour ce faire, il faut que le massacre et le simulacre de l'opposition cessent. Nous nous sommes tués à retourner nos oppositions pour en faire des alliances, des forums, des associations, des… et des… et tout ce qu'on veut sauf ce qu'elles doivent être réellement, c'est-à-dire des oppositions. Chez nous Arabes, l'opposition soutient. Elle salue et applaudit à l'intelligence du pouvoir. Elle brandit l'étendard du nationalisme pour justifier son silence et danse du ventre pour faire oublier son incapacité à parler.

Comment faire pour rendre encore plus insignifiantes des élections plus que douteuses et comment montrer aux Occidentaux que nous les avons dépassés. Nous avons d'abord opté pour la démocratie légable et nous avons ensuite chanté les vertus de la désignation à l'avance. Deux ans à l'avance, trois ans et même plus, nous connaissons les heureux élus. Aucun office de statistiques au monde ne saurait être aussi loin et aussi précis dans les prévisions. Nous n'avons même pas besoin de sondage d'opinions, nous n'avons recours à aucune étude, nous faisons fi des échantillons et des biais. Nous savons de quoi l'avenir sera fait beaucoup plus vite et de manière beaucoup plus exacte que l'Occident. Pour preuve, nous pouvons dire que dans deux ans tel sera le président de tel pays frère, dans trois ans, tel sera le président de tel pays voisin, et dans tant d'années, tel sera notre président.

La technologie occidentale peut être rangée. La prospective peut se retirer. Et la pudeur aussi peut s'en aller parce que nous avons déchiré le mur de la honte et celui de la gêne. Mais pour dépasser l'Occident, il fallait bien des sacrifices!