Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Project Syndicate pour Le Quotidien d'Oran: Obama, prix Nobel de la Paix

par Michel Rocard*

En couronnant Barack Obama, le jury des Prix Nobel de la Paix a pris un risque. Le Président des États Unis, même si c'est à l'évidence un esprit pacifique, conduit la plus grande puissance mondiale du monde, laquelle est toujours en guerre, en Afghanistan comme en Irak. Si ce jury a choisi Obama ce n'est pas devant l'évidence.

 Certains commentaires, ici où là, ont critiqué le Comité Nobel pour n'avoir à travers ce choix, couronné que des mots et des espérances. Je crois que cette critique est perverse, inappropriée, et par là dangereuse. Car elle consiste à condamner l'espérance sous la forme des mots.

 Or il est en politique des mots qui sont des actes. Le discours du Caire, mots adressés au monde musulman, a déjà contribué à changer au moins l'atmosphère des relations. Et les mots que le Président Obama a adressés à l'Iran ont déjà produit des résultats : les conversations ont repris et l'Agence Internationale de l'Énergie Atomique – l'AIEA de Vienne – va visiter les installations de Qom.

 Le plus considérable n'est d'ailleurs peut-être pas là. C'est aussi par des mots – deux déclarations puis une conversation – qu'ont été engagés entre les deux Présidents Obama et Medvedev, donc entre les États Unis d'Amérique et la Fédération de Russie, les contacts nécessaires à l'élaboration conjointe d'un plan de désarmement nucléaire bilatéral et progressif.

 Le résultat de ces travaux doit normalement être soumis à la Conférence Quinquennale du printemps 2010 chargée de faire le point sur l'application du Traité de Non Prolifération nucléaire.

 Chacun sait en effet que le danger de la prolifération nucléaire – dont l'aggravation est menaçante – ne peut être combattu et réduit que par la Communauté internationale toute entière. Aucune nation n'y pourrait parvenir seule. Cette démarche est donc essentielle, elle a déjà reçu l'approbation publique de Gordon Brown, Premier Ministre de Grande Bretagne.

 Des signes multiples quoique silencieux laissent attendre celle de la Chine. On attend une position française. En tous cas sur cette affaire décisive c'est bien d'actes qu'il s'agit et pas seulement de mots.

 Le risque pris par le Comité Nobel n'est donc pas celui de couronner ce qui ne serait encore qu'une espérance. Il est tout simplement celui d'avoir distingué des efforts non aboutis, donc le risque de faire partager au Comité Nobel le discrédit d'un résultat incertain.

 Or si la perspective diplomatique dans le cas du désarmement nucléaire se présente plutôt bien, ce n'est guère le cas dans les autres domaines.

 Dialogue avec les musulmans, dialogue avec l'Iran, tout cela en effet reste profondément dépendant du conflit majeur de la région, celui d'Israël avec la Palestine, dont la persistance pollue tous les autres, et interdit des évolutions positives.

 Chez les deux protagonistes du conflit, Israël et l'Autorité Palestinienne, la communauté est profondément divisée et le pouvoir politique dans un état de faiblesse insigne. Le fait qu'il y a toujours en Israël une majorité parlementaire pour permettre l'extension des colonies – on vient encore tout récemment d'autoriser la construction de deux cents logements nouveaux, après la mise en garde d'Obama – veut dire que les destructeurs de la paix sont à l'œuvre. Israël laisse ainsi diminuer progressivement la possibilité effective que la paix se fasse, grâce à la création et à la reconnaissance d'un état palestinien. Car pour pouvoir naître ce dernier a besoin d'un territoire d'un seul tenant et d'une logique d'aménagement spatial. L'acharnement de certaines forces israéliennes à détruire cette chance a quelque chose de criminel, et l'impuissance du reste de la société israélienne à l'empêcher est parfaitement tragique.

 Cette logique est en effet pour Israël celle de la perte de l'essentiel de son soutien international, en même temps que celle de la provocation de nouvelles explosions de désespoir et de violence.

 Elie Barnavi, ancien ambassadeur d'Israël en France, vient de publier un livre important, titré « Aujourd'hui ou peut-être jamais ». Sous titre : « pour une paix américaine au Proche Orient ». Son analyse met bien en évidence la dégradation générale de la situation et de ce fait la difficulté croissante à faire la paix. Il se raccroche à l'espoir suscité par Barack Obama, joint au fait que contrairement à ses deux prédécesseurs, l'actuel Président américain n'a pas attendu la dernière année de son mandat pour s'occuper du Moyen Orient, mais s'en est saisi dès sa prise de fonctions. La communauté internationale a largement applaudi ces déclarations et ces démarches.

 Le regain actuel de gravité du problème tient à ce que l'arrêt du mouvement de colonisation, qui est la clé de toute reprise des négociations, n'est pas respecté en Israël.

 Nous sommes donc dans une période difficile, car la réalisation de l'espoir formulé par Obama suppose une aggravation de la pression américaine sur Israël, attitude qu'il est difficile au Président américain d'obtenir de son Sénat. Et si rien ne se passe, un nouvel échec est inéluctable.

 C'est l'hypothèse où le Prix Nobel aurait été quelque peu prématuré.

 En même temps, cette distinction renforce la visibilité, l'autorité et la légitimité internationale de l'initiative américaine.

 Tout n'est pas dit encore, et le succès demeure possible.

 Au fond, pourquoi ne pas saluer le Comité Nobel de la Paix d'avoir pour une fois pris un risque au lieu de saluer une contribution établie et reconnue. La paix est si difficile que sa recherche doit être impérativement soutenue et encouragée.



*Ancien Premier ministre français et ancien dirigeant du Parti socialiste, est membre du Parlement européen