Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Algérie-Maroc: une génération fatiguée de détester

par Kamel Daoud

Aurons-nous un jour un Maghreb uni comme nous l'avions eu par intermittence autrefois ? La question lassante se pose à chaque fois qu'on goudronne une route à Oujda, que la Maroc fête son Roi ou que Bouteflika envoie un message de félicitation à Mohammed VI. A chaque anniversaire de la fameuse UMA, les médias des deux pays obéissent au rituel de la visite de la tombe et les autres pays du Maghreb sacrifient au rite d'un communiqué nonchalant appelant à la «construction». A la fin, personne n'y croit plus. Selon certains, il faut attendre le décès et l'extinction biologique de la génération de novembre chez nous et celle de Hassan II, chez eux, pour voir plus clair. Cette théorie de l'âge explique que ce sont les générations futures, celles qui n'auront plus souvenir ni des guerres de sables, ni des armées de frontières, ni des barbouzeries des années 70-80, qui pourront «faire quelque chose». Est-ce vrai ? On peut en douter. Ici, comme là-bas.

 C'en est devenu une tradition médiatique et politique que de tricoter les frontières entre les deux peuples. Les Marocains ne détestent pas les Algériens et les Algériens ne détestent pas les Marocains, mais les deux se connaissent de moins en moins. Mis à part le bref épisode de l'ouverture des frontières au début de la décennie 90, le contact humain entre les deux pays se réduit à celui des contrebandiers et des liens de parenté immédiats entre les deux frontières. Un joint venture de minorités qui réduit le voisinage à des contrats de gasoil ou de mariages. Il existe aujourd'hui, de part et d'autre, de nouvelles générations qui, comble de l'abus dans l'adversité, ne connaissent rien ni du Maroc ni de l'Algérie que ce qu'ils voient et lisent dans les médias. C'est-à-dire un sale discours redondant sur la détestation institutionnelle.

 Avec seulement quelques heures de route et le capital de plusieurs siècles de vie commune, on aurait pu penser que les Algériens et les Marocains se retrouvent non seulement voisins ou parents mais surtout «unis» et il n'en est rien. Le chroniqueur fait partie de cette génération qui ne connaît rien de ce pays, ni des siens sauf par accident. Dans les deux pays, on en sait plus sur les ruelles de Paris et de Barcelone que sur les prénoms des aïeuls communs de part et d'autre et de l'histoire absolument indivisible. Et rien, dans cela, n'est encore plus détestable que cette manie de la presse chez nous et chez eux de «tirer» les uns sur les autres à chaque occasion, réelle, ou même fabriquée.

 A terme, on se retrouve à douter tristement de l'avenir. Car même si la génération de novembre et celle de Hassan II en viennent à disparaître, certains, de part et d'autre, se chargent de perpétuer les conflits au point d'accoucher de nouvelles générations qui n'auront comme mission que d'appuyer sur les gâchettes des fusils chargés il y a tellement longtemps et sans même savoir pourquoi il faut le faire. Le Sahara Occidental ? Le chroniqueur fait partie de cette génération qui demande qu'on lui explique pourquoi on soutient ce pays qui n'arrive pas à naître au détriment d'une région qui est déjà là. La culture nationale et ou le reliquat de notre glorieuse décolonisation veut que l'on soutienne tout peuple qui aspire à la liberté certes, mais elle veut aussi que l'on arrête de coloniser les esprits avec des conciergeries dites régionales et des analyses sur les fourberies supposées du voisin. Le conflit entre l'Algérie et le Maroc ? Oui, on en est fatigués, très fatigués. Ce n'est pas une honte que d'être né à Oujda, pour les nôtres, et ce n'est pas une tare que d'aimer l'Algérie plus que le Sahara pour les Marocains.