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Dégel des relations américano-russes

par Pierre Morville

Obama rencontre Medvedev à Moscou en fin de semaine dans un climat qui sera détendu. Un répit bienvenu pour la Maison-Blanche qui affronte une situation internationale difficile.

Où en sont les relations russo-américaines ? La réouverture de la base militaire américaine de Manas au Kirghizstan, principal point d'entrée des troupes américaines destinées à l'Afghanistan semble constituer un revers pour Moscou, bien décidé à réduire la présence US en Asie centrale.

Le 22 juin, les États-Unis et le Kirghizistan (qui recueille au passage 150 millions de dollars) ont en effet signé un accord sur la transformation de la base militaire kirghize de Manas, centre logistique clé pour l'opération militaire en Afghanistan depuis 2001, en un simple « centre de transit de marchandises ». Les 1 500 Américains et autres soldats de la coalition internationale restent, à condition de ne plus transporter de matériel militaire. La volte-face du président kirghiz Kourmanbek Bakiev, qui avait décidé en février dernier, l'évacuation des Américains, constitue néanmoins un revers pour la Russie, qui tente d'évincer Washington du Kirghizistan. En 2005, Moscou avait déjà poussé l'Ouzbékistan voisin à expulser les militaires américains basés à Khanabad. Et selon le ministère des Affaires étrangères russe, cette décision de Bichkek, capitale du Kirghizstan, «est une surprise très désagréable» qui appelle «une réponse adéquate», car «la transformation de la base en un centre est un changement d'enseigne très cosmétique qui ne change rien à la nature militaire de la présence américaine en Asie centrale», écrit le quotidien russe Kommersant.



Reprise du dialogue



Le ministère russe ne s'y trompe pas. En dépit des déclarations de Bichkek et de Washington, le nouvel accord entre les USA et le Kirghizstan « va nous permettre de continuer à faire transiter tout le soutien logistique et le personnel dont nous avons besoin », a en effet déclaré à l'AFP un haut responsable américain. Mais Kommersant note néanmoins que la tournure prise par l'affaire «pourrait émaner d'un accord secret entre Bichkek et Moscou». La Russie a en réalité donné son aval à cette opération. Car on assiste à un sérieux dégel des relations entre Washington et Moscou. Une rencontre, le 25 juin, entre chefs militaires US et russes, à Moscou,s'est terminée par l'annonce d'un futur accord de coopération militaire entre les USA et la Russie, qui devrait être signé lors du prochain sommet de Moscou (rencontre de Medvedev et d'Obama du 6 au 8 juillet). La discussion a été accompagnée d'échanges de vue sur les principaux sujets militaires et stratégiques. Le général russe Nikolaï Makarov a même souligné que les points de vue russes américains atteignent « une compréhension absolument identique pour ce qui concerne les menaces et défis que nous (entendu, américains et russes, note le site De defensa) devons affronter ».

Barak Obama avait vite fait savoir après son élection, vouloir améliorer les relations américano-russes qui s'étaient profondément dégradées pendant les deux mandats de Georges Bush. L'appui de Moscou était en effet indispensable dans une politique de normalisation en Iran et en Afghanistan. Mais le passif était très élevé.

Après le 11 septembre 2001, le soutien russe fut apprécié comme un «changement majeur» par les États-Unis. Mais les relations ne cessèrent de se dégrader pour aboutir à la pire des relations connues depuis la «Guerre froide». En 2003, Moscou s'oppose à l'invasion de l'Irak. La Russie craint les effets secondaires de l'occupation de l'Afghanistan en Asie centrale dans les ex-républiques musulmanes de l'ancienne URSS. En septembre 2004, intervient la sanglante prise d'otage de Beslan, conséquence de la funeste guerre de Tchétchénie.         La Russie se sent à son tour agressée par la menace terroriste et, alors qu'elle attendait une solidarité internationale, elle ne reçut de la part des capitales occidentales que des commentaires aigres sur l'absence de démocratie dans un pays qui se sentait agressé et en guerre, lui aussi, contre le terrorisme : Twin Towers/ Beslan : deux poids, deux mesures…



Bush versus Poutine



Mais la colère russe s'exprimera pleinement lors de l'intrusion répétée des États-Unis dans «les marches » de l'empire russe, les anciens pays de l'Europe de l'Est, frontaliers de la Russie, notamment avec les « révolutions multicolores, où les services US où jouer un rôle actif, « révolution des œillets » en Géorgie en 2003 et la « révolution orange » en 2004 en Ukraine, la « révolution des tulipes » au Kirghizstan en 2005... Après la perte des anciens pays satellites de l'ex-Urss, entrée dans l'Union européenne, c'est tout l'avenir de l'ex-espace soviétique qui est brutalement posé. Des évènements similaires se déroulent dans le Caucase et en Asie centrale. Pire, la constitution de la « Communauté de Choix démocratique », constituée entre la Géorgie, l'Ukraine et la Pologne, pays de l'UE le plus anti-russe, l'élargissement de l'OTAN aux pays de l'est, le projet de l'installation d'un système anti-missile américain en Pologne et en Tchéquie (anti-iranien en discours, anti-russe en réalité) sont évidemment vécus par Moscou comme des actes hostiles.

En février 2007, Vladimir Poutine fustige sévèrement « l'unilatéralisme américain ».

Dans les faits, la position américaine vis-à-vis de la Russie n' jamais été définitivement arrêtée : le gouvernement Bush louvoie entre pragmatisme opportuniste et dogmatisme néoconservateur. D'un côté, Washington a besoin du soutien ou de la neutralité de Moscou sur une série de dossiers (Irak, Proche-Orient, Afghanistan, Iran..), de l'autre, Dick Cheyney et consorts ne cessent de dénoncer !es menaces russes contre la « Démocratie », le pouvoir autoritaire de Poutine (réélu en 2004 et qui organise une succession très préparée avec Medvedev), la menace d'un « axe hégémonique Moscou-Pékin » et même « l'impérialisme énergétique » de la Russie. Comme dans tous les conflits actuels, le pétrole et le gaz ne sont jamais très loin… En mars 2000, Poutine prends les rênes d'un pays en ruine, dont la population a diminué de moitié par rapport à l'URSS, dont l'espérance de vie a baissé d'une quinzaine d'années, à l'infrastructure sociale plus que défaillante et avec une armée en lambeaux. A cette date, le baril, principal bien d'exportation vaut 31 dollars. En juillet 2008, le même baril vaut 148 dollars. La renationalisation de l'ensemble secteur pétrolier (le dirigeant du groupe pétrolier Ioukos, toujours en prison, souhaitait vendre son entreprise à des intérêts américain) a donné au Président Poutine la trésorerie pour reconstruire son pays et notamment son infrastructure économique et militaire. Le tout, sur fond d'exaltation de la « Grande Russie éternelle ».

Avec habileté, Vladimir Poutine surfe avec la vague montante d'anti-américanisme dans la planète et brocarde les errements anti-démocratiques et violents des USA. Guantanamo !



La crise géorgienne



La Géorgie accède à l'indépendance en 1991. Deux régions (donnant sur le mer Noire, poumon maritime de la Russie), l'Abkhazie et l'Ossétie du sud, composées en majorité de populations russophones, restent sous une très grande influence de Moscou. Petit pays, la Géorgie est au confluent de deux zones stratégiques, la mer Noire et le Caucase, le pétrole de la Mer caspienne (oléoduc BTC, Bakou-Tbilissi-Ceyhan) transite par cette zone. Élu président en 2004, à la suite de la « révolution des œillets », le très pro-occidental Mickeil Saakachvili accroît sa politique anti-russe, souvent pour masquer ses difficultés internes, économiques et politiques. Dans l'été 2008, il occupe brusquement les deux provinces rebelles avec le soutien tacite de Washington. La vivacité de la réaction russe qui envahit la Géorgie, décontenance la Maison-Blanche. Le gouvernement Bush en fin de mandat, hésite à se lancer dans une surenchère et laisse la place à une médiation de l'Union européenne.

Les conséquences sont lourdes : la Russie gagne un accès direct à la Mer Noire, les deux provinces abkhazes et ossètes gagnent définitivement leur autonomie et l'idée rassurante d'un « parapluie américain » perd de la crédibilité en Europe de l'est.

A l'inverse, Moscou, à l'image de l'Angleterre aux lendemains de sa victoire aux Malouines contre l'Argentine, ne sait trop que faire de son succès militaro-politique. La déstabilisation internationale, largement causée par la déshérence de Georges Bush, inquiète les Russes, tout comme l'immergente de la Chine. Gouvernant un pays encore très fragile économiquement, le couple Poutine-Medvedev sait bien qu'il a besoin de l'Europe, comme celle-ci a besoin du pétrole russe, pour contrer la crise économique montante. Un apaisement général était attendu de part et d'autre. Dans ce contexte, l'ouverture de relations cordiales avec Moscou ouvre une fenêtre pour la politique extérieure de Barak Obama. Celui-ci rencontre en effet actuellement, un obstacle de taille avec l'affaire iranienne.



Un répit pour la stratégie Obama



Sa politique de la « main tendue » est restée dans le vide, faute d'interlocuteurs. Le duo Khamenei-Ahmadinejad peut se satisfaire d'avoir écrasé par la terreur la contestation de la rue. Le pouvoir autocratique sent toutefois qu'il subit une triple et sévère crise de confiance. L'ensemble des Iraniens, électeurs d'Ahmadinejad compris, savent dorénavant le pouvoir fragilisé, pour la 1ère fois massivement contesté et dont la survie n'a été garantie que par l'obéissance des 120 000 gardiens de la Révolution et des 60 000 Bassadji. Les classes moyennes et les milieux économiques craignent les effets négatifs d'un isolement encore plus grand de l'Iran. Pire, les principaux ayatollahs (Montazeri, Saanei, Zandjani, Golpayegani, la famille de Khomeiny, le fils de l'ayatollah Behechti..) critiquent sans ambages le régime actuel et ajoutent leurs voix de dignitaires religieux à la contestation de l'élection. Pour le président américain, cette situation sans précédent repousse très loin toute possibilité de normalisation avec l'Iran. On voit mal un Ahmadinejad, demi-président, accepter un compromis même honorable sur le nucléaire avec « l'hydre impérialiste ». Un pouvoir contesté risque au contraire, de jouer régionalement une stratégie de la tension en tentant de miser cyniquement sur le patriotisme des Iraniens. Barak Obama a décidé en début de semaine le retrait des troupes américaines des villes et agglomérations irakiennes (sauf Mossoul). La population a fêté l'évènement. Mais Al Qaida et autres groupes islamistes radicaux profitent du retrait pour reconquérir son terrain en multipliant les attentats. La nouvelle armée irakienne saura-t-elle juguler ce sursaut terroriste ? Le Premier ministre Nouri al-Maliki devra également conforter une alliance chiite, sunnites, Kurdes toujours fragile. Dans tous les cas de figure, retrait ou non, les États-Unis gardent de fait une responsabilité morale et politique sur une situation qu'ils contrôleront de moins en moins. Quand au dossier Afghan, même si l'armée pakistanaise s'avère plus active depuis quelques semaines, sur le contrôle de la zone frontalière, Washington sait bien que les solutions de sortie sont très lointaines. Pour toutes ces raisons, on peut parier que la rencontre Obama/Medvedev, à Moscou, le 6 juillet prochains s'ouvrira sous les meilleures augures. On sait déjà que Washington accepte de localiser une partie de son système anti-missile sur le territoire et sous contrôle russe. Comble de l'ironie : le dispositif visant à affaiblir l'armement nucléaire russe aura une de ses clés sous le contrôle… de Moscou ! Ah, ce qu'il ne faut pas faire pour que personne ne perde la face ! Plus sérieusement, il reste à connaître les vraies contreparties demandées par les Russes, qu'elles concernent le Caucase, l'Asie centrale ou le rôle international du dollar. La Chine et la Russie militent en effet pour l'existence d'une nouvelle monnaie internationale qui conteste le rôle pivot du dollar.



UE : après la Tchéquie, la Suède



Après six mois d'une présidence tchèque très eurosceptique et particulièrement chaotique, la responsabilité de l'UE revient à la Suède jusqu'à la fin de l'année. Le gouvernement de Stockholm n'est pas enthousiaste. Lors de l'élection du Parlement de l'UE en mai dernier, moins d'un électeur européen sur trois a daigné aller voter, la crise économique loin d'être achevée, renforce les égoïsmes nationaux et l'Euro, monnaie commune, l'est chaque jour un tout peu moins. La devise tchèque est optimiste : « la vérité gagne ». Celle des Suédois, un peu énigmatique : « Avec la Suède, en notre temps ». On aura six mois pour comprendre.